Si on devait résumer le dernier discours de Sa Clémence Hassan Nasrallah, on pourrait en faire une courte paraphrase par laquelle le chef de la milice iranienne au Liban dit, en s'adressant à ses adversaires-partenaires du courant sunnite démocrate-libéral : « Je guerroie le terrorisme takfiriste en Syrie, nous guerroyons tous le terrorisme. Votre rôle consiste désormais à donner la caution sunnite à la guerre contre le terrorisme et à l'Alliance des minorités. » Le problème réside dans le fait que Sa Clémence ne mène pas une guerre antiterroriste mais tout simplement antisunnite. En vue de faire bonne figure et de ne pas paraître encourager la discorde (fitna), il use de la métaphore « terroriste » pour dire son ennemi. Le procédé est subtil et efficace, surtout dans le contexte de conflits asymétriques.
Deux jours plus tard, le sémillant nouveau ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, confirmait cette lecture en affirmant au palais Bustros : « La neutralité du Liban à l'égard des axes (régionaux) ne veut nullement dire que le Liban est neutre à l'égard des causes justes. Le Liban ne saurait s'exclure de la communauté internationale. Il ne peut qu'être à la tête de la guerre mondiale contre le terrorisme. » Pas un mot sur Israël. Tout est on ne peut plus clair : le Liban de la monstrueuse triade « peuple-armée-résistance » est un pionnier de ce conflit planétaire qui consiste, officiellement, à exterminer le jihadisme takfiriste. Officieusement, il s'agit de mater les sunnites pour le compte de la révolution islamique d'Iran. Toute la stratégie réside dans ce but.
Mais c'est quoi le terrorisme ? Existe-t-il un profil existentiel concret et bien défini de ce personnage appelé « terroriste » ? Depuis les attentats de 2001, « faire la guerre au terrorisme » est devenu un lieu commun, quasi une litote, du politiquement correct. Dès qu'on annonce qu'on va ouvrir les portes de l'enfer contre le « terrorisme », il y a lieu de craindre les pires dérives liberticides et les pires amalgames. Il vaut mieux parler de « violence politique » et non de « terrorisme ». Cela permet d'éviter les impasses auxquelles conduit immanquablement l'usage de ce terme politiquement et moralement connoté. En effet, « terrorisme » ne décrit aucune réalité objective, qui s'imposerait à tous. Cette prouesse rhétorique qui consiste à dépouiller l'ennemi de tout visage et toute identité personnelle en le réduisant à une métaphore est aussi vieille que le monde. L'armée allemande utilisait ce terme pour parler des résistants français, la Russie le fait pour les combattants tchétchènes et la Colombie pour les FARC, la Turquie pour le PKK, etc.
Ici, le combat ne se déroule pas dans le contexte classique d'un face-à-face où on connaît le visage de l'ennemi et son nom ; mais dans un conflit asymétrique où le même visage disparaît au profit d'une métaphore : le criminel, l'infidèle, l'occupant, le tortionnaire, le terroriste, le mal, etc. Quand je tue un tel être, je ne commets pas d'homicide mais j'entreprends une action salutaire de « malicide ». Hassan Nasrallah ne dit rien d'autre. Son message est clair : Il vous appartient d'être ma cohorte auxiliaire et ma couverture sunnite de l'Alliance des minorité. Si vous refusez, vous êtes des terroristes takfiris vous-mêmes ou des traîtres, ou des agents du complot international sionisto-wahhabi, etc. On connaît la chanson.
Dans ces conditions, la métaphore en question (terroriste) est suffisamment élastique pour qu'on puisse y mettre tout et n'importe quoi. Cela rappelle la guerre aux sorcières de jadis. Peu importe l'identité propre de celui qu'on tue, c'est nécessairement un être situé hors de toute sphère de représentation. C'est le mal absolu qui n'a pas besoin d'être pensé et réfléchi. Cet individu anonyme et sans visage est dès lors exclusivement défini par son acte – ou ce qu'on lui prête comme tel, métaphore oblige – et non par son être propre. Il n'a aucune consistance, aucun relief. La seule chose qui demeure de lui est, à peine, une représentation mentale qu'on ne peut appeler image car elle ne circonscrit aucune réalité : elle est sans forme, sans nom, sans substance.
Si, comme l'annonce Gebran Bassil, le Liban est appelé à être le fer de lance de cette guerre mondiale contre le terrorisme sans visage, mais compris comme étant synonyme du sunnisme, cela annonce une inflexion extrême-droitière fort inquiétante de notre vie publique. Le relent d'islamophobie, comme antisunnisme primaire, que cela reflète exprime en réalité une sorte de xénophobie, voire un racisme antiarabe et antisunnite qui rappelle étrangement l'antisémitisme antijuif du siècle dernier. Une telle croisade sera-t-elle la stratégie de défense que le nouveau gouvernement libanais devra inscrire dans la déclaration gouvernementale ? On pourrait penser que le titre « guerre totale contre le terrorisme » est un synonyme du monstrueux triplet : peuple-armée-résistance qui n'aura plus besoin d'être cité. Et ainsi, les Libanais et leurs institutions continueront à plier sous la botte de la milice iranienne de Dieu, des barbouzes syriennes et de toute la nébuleuse de l'Alliance des minorités.
Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora
Le terroriste : ennemi sans nom et sans visage
OLJ / Par Antoine COURBAN, le 21 février 2014 à 00h00


Orwell l'avait magistralement montré: entre les mains des dictateurs ou des idéologues révolutionnaires, la sémantique peut devenir une arme redoutable. Et, comme les communistes avant eux, Nasrallah et consorts sont passés maîtres es novlangue.
06 h 36, le 23 février 2014