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Culture

Les mots d’Ounsi el-Hage volent vers l’éternité...

Disparition

Des mots, il en a été amoureux fou. Mais de la vie aussi, dont il a vécu tous les chapitres avec véhémence et abnégation. Comme s'il s'agissait d'un grand livre qui lui a toujours appartenu. Aujourd'hui, à 77 ans, Ounsi el-Hage vole vers l'éternité. Laissant dans son sillage la littérature arabe et surtout libanaise, les livres et la vie, orphelins de ses mots et de ses combats.

19/02/2014

Une figure de proue du monde littéraire arabe vient de s'éteindre, rattrapée la maladie, après de durs affrontements avec la grande Faucheuse. On l'avait toujours vu, depuis les années 1950, au haut des pages et des manchettes des revues et des quotidiens. Il a été un fringant emblème des chroniqueurs les plus féroces, les plus avisés et les plus éloquents. Tant sa plume, à la fois limpide et acerbe, caresse et scalpel, reflétait en tout discernement la réalité. Avec tous ses remous, sa poisse, son flot, ses contradictions.


Travailleur acharné, il a payé avec usure, de son labeur et loyaux services, plus d'un quotidien dont il a contribué à l'écoute, à la qualité de lectorat et au rayonnement de ses colonnes d'information. Mais il est évident qu'au pays du Cèdre, les honnêtes et loyaux services ne sont pas toujours reconnus...
Mais Ounsi el-Hage, au talent qui crève les yeux, n'avait pas besoin de la reconnaissance des autres pour accéder aux premiers rangs. Et encore moins de leur humeur versatile. Il a incarné avec éclat les paroles de Rivarol : « Il y a quelque chose de plus rare que la modestie, c'est la simplicité. » Il s'est d'emblée taillé une place au soleil dans l'univers journalistique arabe. Et son verbe lyrique, remarquable dans tous les sens du terme, a forcé le sanctuaire du Parnasse. Un temple où se reposent à jamais al-Akhtal, al-Moutanabbi, Mahmoud Darwich, Khalil Gebran et bien d'autres.


On revoit son visage marqué par un humanisme apparemment bonhomme, au sourire à peine dessiné, toujours bienveillant. Ce visage à la douceur et aux lunettes entre Tchékov et Trotski. Avec un regard toujours à la fois vif et rêveur. La vivacité de l'analyste percutant et la rêverie d'un poète qui traque les mots comme un chasseur de papillons, délicat mais ferme, ivre de précision. Mots qui l'on envoûté et dont le filtre, longtemps concocté à gros et lents bouillons, a exercé sur les lecteurs des sortilèges au goût de bonheur à savourer, de rêve à entretenir, de musicalité à gérer.

Pour un lectorat de tous bords, les écrits d'Ounsi el-Hage ont été un bréviaire, un mode d'emploi et un guide des événements. Aussi bien pour les gestes anodins du quotidien que pour les tonitruants orgues des discordances politiques, culturelles et sociétales. Un bréviaire plein de lumière et de sagesse. Cela allait des rives de la Méditerranée aux régions les plus lointaines de l'arrière-pays. Il était de tous, et à tous les fronts. Un vrai mage du monde arabe.
D'abord al-Hayat (en 1956), ensuite an-Nahar et son Mulhaq fondé avec son compère, fin ciseleur des mots, Chawki Abi Chakra. Un supplément resté phare dans les annales du succès et du rayonnement de la culture libanaise et arabe d'avant les déchirements, les cacophonies, les démantèlements, les renversements, les déchirures et les débâcles actuels.


Mais il y a aussi l'aventure du verbe, flamboyant, énergisant, innovateur, libérateur. Aventure des mots et de la pensée arabes qui prennent leur envol, sans rênes ni métriques, sans rimes mais avec panache, cœur et à raison.
D'abord en nommant cette revue, authentique manifeste d'une identité poétique inédite, tout en élitisme et révolte, al-Shir, orgueil des lettrés et intellectuels libanais et arabes, fondée avec Adonis et Youssef el-Khal. Dans la section de ces décades riches en rebondissements et créativités (1960 à 1994), s'inscrivent ses nombreuses plaquettes de poésie.


Sous sa férule, la langue arabe s'est alors déliée et libérée. Elle a secoué le joug de ses contraintes. Brisé ses carcans, rompu ses hésitations, dépassé ses tâtonnements, renversé ses interdits, cassé ses entraves. Une langue moderne en est née, démomifiée, jaillissante et nourricière.
Affranchissement de l'amour et de la femme : à signaler en ce point de militantisme, sa prise en charge de la direction de Hasna. Revue pour une tribune de défense et hommage au sexe dit faible. Tout en menant, par ailleurs, la bataille de la nouvelle prosodie poétique. Qui a pris en toute audace le large à travers une inspiration torrentielle que nul n'a pu endiguer. Et s'est répandue comme une immense nappe d'eau dans un monde arabe desséché, sclérosé, assoiffé de renouvellement et de liberté.
De L'éternité volante à Lam en passant par Khawatem, La messagère aux cheveux longs jusqu'aux sources et Le Banquet, les mots n'ont jamais manqué pour tracer, en images sonores somptueuses, la beauté, l'amertume, la force et l'inépuisable attachement à la vie.


Des peintres (Guiragossian, Etel Adnan et Fayçal Sultan) ont illustré, en termes de couleurs, de dessins abstraits et de calligraphies, ces vocables qui sont sortis, avec une farouche et délirante indépendance, de leurs ornières. Des vocables qui ont alimenté aussi les textes admiratifs et chargés de frémissante émotion d'un trouvère « new age » pour Feyrouz. Une divine cantatrice, devenue encore plus iconique sous les lauriers de ses phrases. Des vocables aussi qui se sont alliés à la musique et aux mélodies grâce à certains artistes qui les ont habillés de leur voix dont Magida el-Roumi et Jahida Wehbé.


Le théâtre, né de l'instinct d'imitation, art aussi ancien que l'humanité, espace de revendication et d'exposition sociétale, a été aussi une des nombreuses tentations d'Ounsi el-Hage. Lui qui ne dédaignait guère non plus d'autres tentations. Jeux du cœur, des feux de la rampe, du hasard et des chiffres. En tout poète sommeille un sublime aventurier. Ne serait-ce que dans la tête et l'imaginaire. « Je est un autre », confiait Rimbaud, le plus illustre des Voyants.
À son actif, en ce domaine de dramaturgie, les traductions en arabe de certaines œuvres. Dont celles de Shakespeare, Ionesco, Camus et Brecht. Se sont alors groupés autour de lui les maîtres de l'âge d'or du monde des planches d'alors, c'est-à-dire, en tête de liste, Roger Assaf et Nidal Achkar.
Après plus d'un demi-siècle de plume en main, guetteur impénitent des bruits du monde, fervent amoureux des valeurs orientales sans jamais fermer les fenêtres à ce qui vient de l'Occident, traversant orages et embellies, Ounsi el-Hage s'en est allé. Sur la pointe des pieds. Et pour reprendre la formule aujourd'hui si en vogue et consacrée de Jean d'Ormesson, « sans en avoir tout dit »...


Qu'à cela ne tienne ! Reprenez vite les volumes des Mots, Mots, Mots(Kalimat, kalimat, kalimat, édition épuisée et presque introuvable sur le marché !) et là, en tournant les pages de ces chroniques fourmillantes de vie, qui enserrent tout le monde arabe, si volcanique et si assoupi, s'échapperont, comme une volée d'oiseaux lisses et hérissés, des mots. Des mots luisants, aériens, légers comme les aigrettes de pissenlit, piquants comme des ronces. Toujours d'actualité.
Des mots qui appartiennent à la part invisible et immatérielle d'un être, toujours d'une discrétion ineffable, à qui on n'a jamais suffisamment rendu hommage. Mais reste cette consolation, même si aujourd'hui elle est bien maigre, pour tous ceux qui retrouvaient régulièrement, le matin, le soir ou à toute heure du jour, les rubriques et les ouvrages d'un poète adulé, authentique voix amplificatrice du Moyen-Orient : les êtres s'en vont, les écrits restent.

 

Dans L'Orient Littéraire
Ounsi el-Hage et Fayçal Sultan

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