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Liban - Portrait

Marlène, la voiturière du théâtre Monnot

Tous les soirs, quand une pièce de théâtre se joue au Monnot, Marlène attend les automobilistes à la rue de l'Université et les conduit jusqu'au parking des jésuites. Depuis deux ans, Marlène est voiturière. C'est ce métier qui lui permet de survivre.

« Mon travail au parking me procure un sentiment de sécurité, car je sais que si les enfants ont besoin de crayons ou de cahiers à l’école, je peux les leur acheter », souligne Marlène.

Qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, Marlène se rend tous les soirs, quand des pièces de théâtre sont programmées au théâtre Monnot, au parking des jésuites, accessible par une petite ruelle juste avant la résidence des pères. Elle y va pour tenir le parking. C'est ce métier qui permet à cette mère de deux enfants, dont le mari est malade, de joindre, plus ou moins, les deux bouts.
Marlène a un grand sourire et des cheveux soyeux. D'ailleurs, c'est sa bonne humeur contagieuse, et non seulement le fait qu'elle soit l'une des rares femmes voiturières, peut-être la seule à Beyrouth, qui surprend les personnes qui la rencontrent.


Marlène a 41 ans. Elle habite au sixième étage d'un immeuble à Dekouané. L'immeuble et l'appartement sont en bon état. Les meubles rudimentaires et anciens. Une table en bois pour que les enfants puissent étudier quand ils rentrent à la maison, un canapé, deux fauteuils, quelques tables basses, de vieux tapis, une télévision et une petite chaufferette.
« Je n'ai pas honte de recevoir des gens chez moi. J'assume ma vie », dit-elle d'emblée.


Marlène est mariée depuis onze ans à Béchara, de vingt et un ans son aîné. « C'était mon voisin de palier, un ami de mon père. J'étais folle amoureuse de lui. Nous sommes sortis ensemble huit ans avant de nous marier. Et puis, deux ans après notre mariage, Béchara, qui travaillait dans une station d'essence, a perdu son emploi et il est tombé malade. Diabétique, il a eu une gangrène, l'une de ses jambes a été amputée. Puis un problème au cœur. Il avait un début d'alzheimer. Après avoir subi une opération à cœur ouvert, il est devenu plus sénile. Et l'état de sa mémoire se détériore de plus en plus. Aujourd'hui, il ne sort plus de la maison et parfois il ne reconnaît pas les enfants », raconte-t-elle.


Marlène, originaire de Jdeidé, n'a jamais été riche. Mais elle dit qu'elle était heureuse quand elle sortait avec Béchara avant leur mariage, lors de la naissance de ses enfants et le jour de son mariage.
D'ailleurs, elle montre les albums de ces événements. « Regardez mon sourire. C'était le plus beau jour de ma vie », dit-elle, montrant les photos de son mariage. « Lors du baptême de ma fille Thérésia, aujourd'hui âgée de 9 ans, je n'avais qu'un canapé et quatre chaises en plastique à la maison. Pour Mickaël, qui a actuellement 8 ans, nous avions fait un petit vin d'honneur dans le jardin de l'église, mon frère m'avait aidé pour les dépenses », dit-elle.

 

Ouvrière dès l'âge de treize ans
Marlène a commencé à travailler à l'âge de treize ans dans une usine de vêtements pour hommes. Elle devient ensuite vendeuse dans un magasin de lingerie de Jdeidé, trouve ensuite un emploi dans un atelier de haute couture. Après son mariage, elle a arrêté de travailler quelques mois avant de redevenir couturière dans un atelier de haute couture. «Je travaillais jusqu'à 1 heure du matin. Puis je suis partie, c'était esquintant. Je travaille actuellement durant la journée au rayon électroménager du supermarché Aoun à Jisr el-Bacha », indique-t-elle.


Marlène se lève tous les matins à 5 h 30 pour préparer les enfants à aller à l'école. Elle travaille au supermarché de 8 h à 15 h, passe à la maison pour faire la cuisine et s'occuper de son mari, repart pour récupérer les enfants de l'école des Lazaristes à Achrafieh. Puis, en week-end, de jeudi à dimanche, elle ressort vers 18 h 30 pour se rendre au parking du théâtre Monnot. À son retour, elle passe chez une voisine, où elle joue au trictrac.


Marlène indique qu'« au supermarché, ils sont gentils avec moi car ils connaissent ma situation et, à l'école des Lazaristes, les religieuses me font un prix pour la scolarité. C'est que ma fille a de très bonnes notes. Les enfants restent après les cours, ils déjeunent à l'école et des profs les aident pour leurs devoirs. »


Marlène aime son travail au parking de la rue de l'Université. D'ailleurs, son visage s'anime et ses yeux s'éclairent quand elle en parle. « Je suis en plein air. Je suis maîtresse de mon temps, je me sens libre et puis je vois des gens différents. Des gens heureux, qui se font beaux pour sortir et aller au théâtre », s'exclame-t-elle.
Y a-t-il des personnes malheureuses parmi ces hommes et ces femmes qui se rendent au théâtre ? « Non, ils sont là. Ils sortent et s'amusent », dit-elle.


Est-ce qu'elle les envie ? « Pas du tout. J'aimerais sortir comme ces femmes avec mon mari, me faire belle. Mais ma situation ne le permet pas et mon époux est malade. J'aimerais que mes enfants soient comme eux et puissent bien s'habiller, avoir de belles voitures et aller au théâtre », note-t-elle.


Marlène se souvient de la première fois qu'elle avait fait la voiturière au théâtre Monnot. C'était en novembre 2011. Il pleuvait des cordes. Mon mari était très fatigué. Je lui ai dit de rester à la maison et je suis allée à sa place. J'ai fait 55 000 livres ce soir-là. J'étais tellement heureuse que je n'ai pas dépensé l'argent pendant plus de quatre jours », dit-elle.


« Au début, je ne savais conduire que des véhicules à boîte de vitesse manuelle, précise Marlène. Si j'avais à déplacer les voitures à boîte de vitesse automatique, j'appelais les voituriers des restaurants voisins pour m'aider. Et puis, j'ai appris. Une fois même un homme a laissé une voiture dont les clés étaient une carte... J'ai vraiment paniqué. » « J'ai appris aussi à bien garer les voitures de sorte que le parking puisse accueillir le plus de voitures possible », ajoute-t-elle.


« Mon travail au parking me procure un sentiment de liberté et de sécurité, car je sais que si les enfants ont besoin de crayons ou de cahiers à l'école, ou si je dois remplacer un évier ou un lavabo qui se brise à la maison, je peux le faire », souligne Marlène. « L'argent me permet aussi de faire le plein d'essence de ma voiture. Ma sœur m'avait donné il y a deux ans son ancienne voiture. En été, quand le théâtre ferme durant trois mois, je m'inquiète, j'ai peur et je redeviens horriblement pauvre », indique-t-elle.


Marlène paie tous les mois 600 dollars de loyer. Pour manger, elle fait ses courses chaque début de mois. « J'achète un kilo de viande hachée, un demi-kilo de "kafta" et un demi-kilo de viande coupée en cubes. Cela me permet de faire la cuisine durant un mois. Il n'est pas nécessaire de manger tous les jours de la viande », raconte-elle.


Son travail au parking lui a aussi permis de rencontrer ses acteurs préférés, comme Ammar Chalak, qui joue dans Kaab Alé.
« Dans ma vie, j'ai été une ou deux fois au cinéma. Jamais au théâtre. Mais cette année, j'ai assisté pour la première fois à une pièce. Jacques Maroun, réalisateur de Kaab Alé, m'a invitée. J'ai adoré la pièce, le texte, le jeu des acteurs », dit-elle avec un grand sourire.


D'ailleurs, son sourire ne la quitte jamais, sauf quand elle parle de ses enfants, des injustices qu'ils ont subies, ou encore quand elle se souvient de son frère et de sa mère morts après une longue maladie.


Mais Marlène préfère penser aux belles choses, aux personnes qui l'aident par exemple, aux religieuses de l'école qui lui ont réduit la scolarité des enfants, aux épiciers voisins qui lui permettent de s'endetter quand elle n'a pas de quoi payer les affaires qu'elle choisit, aux associations qui lui envoient parfois des caisses alimentaires, aux responsables du dispensaire qui lui donnent des médicaments gratuits pour son mari.
« Je trouve que Dieu est juste avec moi. Malgré tout ce que je vis, il m'a donné les meilleurs enfants du monde, des enfants doux, consciencieux et studieux. Il m'a donné aussi la capacité de sourire et surtout d'oublier. Et je sais qu'il ne me laissera jamais tomber », dit-elle.


Marlène, qui a subi à l'âge de 38 ans une intervention chirurgicale au cœur, « à cause de la fatigue et du stress », explique-t-elle, croit dur comme fer que malgré tout, les belles choses sont encore à venir.

 

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