Moyen Orient et Monde

L’Irak et la contagion de la guerre syrienne

28/01/2014

Pour comprendre que les guerres en Irak et en Syrie sont liées, il suffit de considérer le rôle de « l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL, ou Daech) », le groupe armé proche d'el-Qaëda dont les combattants en provenance de Syrie arrivent en nombre dans la province irakienne d'Anbar. Si l'on n'y accorde pas toute l'attention voulue, la situation en Irak et en Syrie pourrait transformer la carte du Moyen-Orient et susciter d'autres conflits dans les années qui viennent.
Ce qui se passe dans la province d'Anbar n'est rien de moins qu'un combat pour l'existence de l'Irak dans ses frontières actuelles. Les sunnites d'Irak s'inquiètent de leur avenir, mais la majorité chiite, confrontée à la possibilité sans précédent de se retrouver pour la toute première fois à la tête d'un État arabe, a elle aussi des raisons de s'inquiéter.
Même les paranoïaques ont des ennemis. Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki devrait consacrer davantage d'efforts à négocier et à rechercher un compromis avec la communauté sunnite qu'à réprimer ses dirigeants et ses militants. Il est néanmoins confronté à la tâche immense de consolider un État dirigé par des chiites et qui ne dispose d'aucun allié naturel dans le monde arabe. Et la communauté sunnite, prise en sandwich entre, d'un côté, el-Qaëda et, de l'autre, l'État chiite, n'a eu à aucun moment intérêt à aider Maliki à stabiliser l'Irak dans sa nouvelle configuration politique.
La stratégie d'el-Qaëda en Irak consiste à traiter durement ceux des sunnites qu'il considère comme des collaborateurs du gouvernement central de Bagdad à majorité chiite et ensuite à traiter avec le gouvernement lui-même. C'est une stratégie brutale, mais elle paraît efficace.
Les check-points de la police et de l'armée commencent à ressembler à des frontières et tendent à séparer la province d'Anbar à majorité sunnite du reste de l'Irak. Et alors que ces points de contrôle intérieurs se renforcent, la véritable frontière avec les régions syriennes à majorité sunnite devient chaque jour plus poreuse.
Il est vrai que les Irakiens pourraient trouver un meilleur leader que Maliki pour diriger le pays en cette période difficile – il se pourrait qu'ils le fassent lors des élections législatives prévues pour le 30 avril. Les sunnites d'Irak détestent sans doute Maliki, mais rien n'indique qu'ils soient disposés à accepter à la tête du pays un autre dirigeant qui représente la force politique de la communauté chiite.
Pour ceux qui ne le savent pas, en 2010 le Mouvement national irakien (al-Iraqiya), une coalition ayant un « chiite laïque » à sa tête, a tenté de rassembler derrière lui les sunnites, ce qui semblait une voie prometteuse vers une politique moins sectaire. Mais peu d'Irakiens s'y sont laissé prendre. Le leader d'al-Iraqiya n'a jamais fait campagne dans le sud de l'Irak où se trouvent la plupart des chiites. À l'exception d'une petite minorité très éduquée de chiites laïques de Bagdad, les chiites n'ont guère soutenu al-Iraqiya. La majorité d'entre eux l'a considéré comme un stratagème pour les mettre sur la touche et restaurer un régime sunnite. Les sunnites ne sont pas plus laïques que les chiites, mais ils ont tout intérêt à ne pas apparaître comme trop sectaires, un positionnement qui les condamnerait au statut de minorité.
On décrit souvent le conflit sanglant de Syrie comme une guerre de l'Iran, une tentative de ce pays visant à brider la majorité sunnite de Syrie, et à renforcer son pouvoir et son prestige au Levant. Les sunnites d'Irak déplorent eux aussi l'influence de l'Iran sur le gouvernement irakien, une influence bien plus grande qu'à n'importe quel autre moment de l'histoire depuis quelques siècles.
Mais les chiites d'Irak se sentent irakiens et arabes avant de se sentir chiites. Il n'est pas étonnant qu'ils veuillent améliorer la relation de leur pays avec l'Iran ; c'était totalement prévisible. Les USA ainsi que d'autres pays n'apprécient sans doute pas les liens étroits qui unissent l'Irak et l'Iran, mais c'est avant l'invasion américaine de 2003 qu'ils auraient dû s'en préoccuper.
Étant donné la puissance et la concentration territoriale des communautés chiites, sunnites et kurdes en Irak, pour réussir à gouverner, le pouvoir central irakien doit parvenir à un consensus intercommunautaire. C'est la tâche de Maliki ; ce sera également la tâche du prochain Premier ministre. Mais dans le climat actuel, il est difficile d'imaginer que la nomination d'un ministre sunnite de plus arrêterait la vague d'attentats-suicide téléguidée par el-Qaëda – une organisation qui n'est pas connue pour négocier le partage du pouvoir.
Il ne faut pas s'attendre à ce que l'Irak ou la Syrie résolvent leurs problèmes eux-mêmes. Le départ des forces américaines d'Irak (notamment celles qui ont participé à la pacification inespérée de la province d'Anbar) est définitif. Mais il faut que les États-Unis soutiennent énergiquement le gouvernement central et ne formule qu'en privé ses critiques à l'égard de Maliki. Le maintien des contacts du vice-président Joe Biden avec Maliki est un bon signe.
Néanmoins, il faut aider bien davantage l'Irak et la Syrie. Les diplomates égyptiens ont souvent joué un rôle essentiel dans la région, mais l'Égypte est confrontée à des problèmes intérieurs qui vont perdurer encore pendant quelques années. La Turquie a essayé d'intervenir, mais cela a été souvent mal perçu dans le monde arabe. Quant aux Saoudiens, ils ne veulent pas entamer une médiation entre chiites et sunnites, ni même entre groupes sunnites rivaux.
Le processus de Genève sur la Syrie est la bonne approche. Les États-Unis doivent avoir présent à l'esprit qu'un accord portant sur le partage du pouvoir en Syrie est sans doute le meilleur moyen de pousser en Irak le gouvernement central à accomplir les gestes qu'il aurait dû faire il y longtemps en faveur des sunnites. Des avancées vers la stabilité politique dans l'un des deux pays entraîneront sans doute des avancées similaires dans l'autre.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
© Project Syndicate, 2014.

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