Les Frères musulmans croient avoir mis au point l'arme suprême qui les aidera à rétablir Mohammad Morsi à la tête de l'État : dix-huit jours de protestations pour rappeler qu'en 2011 une révolte populaire de la même durée avait abouti à la destitution de Hosni Moubarak. Inconvénient majeur : près de trois semaines, c'est long, et rien ne garantit qu'au bout de ce laps de temps, les intermittents du spectacle égyptien, Adly Mansour et son équipe, accepteront de regagner leurs pénates en s'excusant presque d'avoir trop longtemps occupé la place. On les verrait plutôt continuer de chauffer la salle en attendant l'élection d'un nouveau président, maintenant que la phase I de la conquête du pouvoir a pris fin avec le référendum des 14 et 15 janvier.
À cette date, tout le monde en convient aujourd'hui, il s'agissait bien moins d'avaliser la nouvelle Constitution que de préparer la prochaine intronisation du nouvel homme fort que les Égyptiens, inconsolables nostalgiques de l'ère Abdel Nasser, attendent impatiemment. Il suffisait pour s'en convaincre de consulter la une des journaux dominicaux : « Sissi est la solution », proclamait en manchette al-Yom al-sabeh ; « Une nouvelle Loi fondamentale pour une nouvelle ère », annonçait al-Masri al-yom, les autres quotidiens leur faisant chorus à l'annonce des résultats. Pourtant, il n'y avait pas de quoi pavoiser au vu du taux de participation, même si, sur les bords du Nil, on ne passe pas pour des inconditionnels du bulletin de vote. 98,1 pour cent de oui, c'est dans les normes égyptiennes, tout comme le chiffre de votants (38,6 pour cent). Après tout, les taux avaient été en 2012 respectivement de 64 et 33 pour cent en faveur des amendements à la Constitution. Ce serait plutôt l'abstention massive des jeunes qui devrait constituer une cause de souci pour les généraux. Ils représentent à peine 16 pour cent des 18-30 ans – le moteur de la révolte populaire de 2011 et du mouvement anti-Morsi de juin-juillet 2013 –, ceux qui ont déposé leur bulletin dans l'urne mardi et mercredi derniers.
Le mouvement salafiste an-Nour, pour sa part, qui avait soutenu les militaires contre le régime des Ikhwane (25 pour cent des sièges lors des législatives de 2011), n'a pu mobiliser ses troupes cette fois. Troisième bémol : le Conseil suprême des forces armées n'a pas franchi la barre des 40 pour cent d'électeurs qu'il visait. Il se console en constatant que le boycott décrété par la confrérie n'était effectif que dans les zones périphériques et en faisant valoir qu'il ne saurait demeurer sourd à la confiance manifestée par les quelque 20 millions de supporters.
Il reste que le texte qui vient d'être approuvé tranche par sa modération sur le projet soumis à l'approbation populaire il y a deux ans. Élaboré par un groupe de cinquante juristes, il stipule que le président est élu pour un mandat de quatre ans renouvelable et qu'il peut être destitué ; que si l'islam demeure la religion de l'État, la liberté de croyance est totale et les minorités jouissent d'une certaine forme de protection ; enfin, que les partis politiques ne peuvent pas se constituer sur la base de la religion, de la race ou de la géographie.
Tout cela est bien beau, mais qu'en est-il des remèdes à la crise économique dont pâtit la société égyptienne ? En moins de trois ans, le produit intérieur brut est passé d'une hausse de 6 pour cent à une baisse de moins 2 pour cent, l'accélération du chômage atteint 13 pour cent contre 9 pour cent, le déficit budgétaire a plus que doublé, dépassant les 230 milliards de livres égyptiennes (contre 110 milliards auparavant). Le tourisme est quasi inexistant, de même que l'injection d'argent frais sous forme d'investissements. Les pompes des stations d'essence sont à sec la plupart du temps et les coupures d'électricité de plus en plus fréquentes. En raison de la dépréciation de la monnaie nationale, les produits alimentaires importés deviennent inaccessibles pour les ménages à revenus limités. Autant d'éléments négatifs qui contribuent à élargir le fossé entre les couches aisée et pauvre de la population. Pas plus Mohammad Morsi et son équipe que les militaires n'ont été capables de trouver des remèdes à ces maux, les premiers étant occupés plutôt à installer leurs hommes aux commandes, les seconds n'ayant pas disposé du temps nécessaire.
Aux jeunes, l'actuel chef de l'État lançait l'autre jour cet appel : « Investissez-vous dans la politique. Ce que nous-mêmes et le peuple voulons édifier avec votre aide, nous le faisons pour vous et pour vos enfants. » Reste à espérer qu'il sera entendu.
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