Entre Tokyo et Pékin, une guerre d’influence qui ne dit pas son nom

Le Japon et les dangers du rééquilibrage américain en Asie

Par Brahma CHELLANEY
OLJ
20/01/2014

Comme on pouvait s'y attendre, y voyant un hommage à ceux qui étaient derrière « la guerre d'agression contre la Chine », les dirigeants chinois ont condamné la visite le mois dernier du Premier ministre Shinzo Abe au sanctuaire controversé de Yasukuni à Tokyo. Mais confronté à la réticence du président Obama à réagir à l'attitude menaçante de la Chine et à ses ambitions territoriales en Asie – comme le montrent les réactions opposées du Japon et des USA face à la nouvelle Zone d'identification de défense aérienne (ADIZ) décrétée par la Chine –, Abe a également voulu par sa visite adresser un message aux USA, le principal allié et défenseur du Japon. Se sentant acculé, il voulait leur signifier, ainsi qu'à la Chine, que la modération ne peut être unilatérale.
Pour la Chine et la Corée du Sud, la présence dans le sanctuaire de Yasukuni de 14 criminels de guerre exécutés après la Seconde Guerre mondiale fait de ce lieu un symbole fort du militarisme japonais dans la période qui a précédé la guerre. Aussi pendant longtemps Abe s'est-il abstenu de s'y rendre (notamment lors de son précédent mandat en tant que Premier ministre). Il aurait probablement maintenu cette attitude si la Chine n'avait créé un fâcheux précédent en établissant une ADIZ au-dessus de la mer de Chine orientale, dans l'espace aérien international et dans des zones dont le contrôle ne lui revient pas. Abe ne semble pas avoir envisagé que son pèlerinage à Yasukuni puisse aider la Chine à renforcer l'hostilité de la Corée du Sud à l'égard de son pays.
Le gouvernement d'Obama a fait pression sur Abe pour qu'il n'exacerbe pas les tensions régionales en se rendant à Yasukuni – une demande réitérée récemment par le vice-président Joe Biden lors d'une escale à Tokyo en route vers Pékin. La visite en Chine de Biden a accru les inquiétudes japonaises concernant la sécurité, car elle soulignait le désir des USA de rééquilibrer leurs relations en Asie de l'Est, même s'il leur faut tolérer pour cela l'expansionnisme chinois comme l'équivalent stratégique de leur alliance avec le Japon.
Au lieu de suspendre le déplacement de Biden à Pékin en signe de désapprobation à l'égard de la nouvelle Zone d'identification de défense aérienne décrétée par la Chine, les USA ont demandé à leurs compagnies aériennes de la respecter, alors que le Japon a demandé aux siennes de l'ignorer et de ne pas transmettre à la Chine leurs plans de vols dans la zone. En appelant les Japonais à la modération, les USA ont alimenté leur inquiétude, sans obtenir une quelconque concession de la part de la Chine.
Le fossé croissant entre les USA et le Japon est maintenant apparent. Abe estime qu'Obama le laisse tomber en ne prenant pas une position ferme sur la Zone d'identification de défense aérienne – la dernière d'une série de provocations chinoises pour mettre fin au statu quo en mer de Chine orientale. Pour leur part, de manière inhabituelle, les USA ont ouvertement critiqué la visite d'Abe à Yasukuni, leur ambassade au Japon publiant une déclaration exprimant leur déception de constater qu'il « a entrepris une action qui exacerbera les tensions avec les voisins du Japon ».
Ce genre de protestation ne signifie pas que l'alliance américano-nipponne, le pilier de l'extension du déploiement militaire américain en Asie, est en danger immédiat. Le Japon reste un allié modèle qui abrite une présence militaire américaine importante et va jusqu'à payer l'entretien des forces américaines sur son sol. La visite d'Abe à Yasukuni a eu lieu un jour seulement après qu'il fut parvenu à un accord bilatéral pour déplacer la base
aérienne américaine d'Okinawa vers une zone moins peuplée de l'île, à l'issue de tractations longues et difficiles. Abe est également favorable à la participation du Japon au Partenariat transpacifique, un bloc commercial régional émergent qui n'inclut pas la Chine.
Néanmoins le fossé psychologique entre les gouvernements Abe et Obama s'est creusé peu à peu. Tandis que les USA s'inquiètent de la posture nationaliste du Japon vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Sud, les dirigeants nippons ne cachent plus leur inquiétude face à la stratégie politique d'Obama qui cherche un nouvel équilibre entre son engagement à l'égard du Japon et son désir d'améliorer les relations sino-américaines. Biden a passé deux fois plus de temps à discuter avec le président chinois Xi Jinping qu'avec Abe.
Il est paradoxal de constater que si l'inquiétude engendrée par le durcissement de la position chinoise a ramené les USA au centre du jeu géopolitique asiatique et favorisé le renforcement de leurs alliances de sécurité dans la région, cela n'a pas conduit à des mesures destinées à modérer l'expansionnisme chinois. C'est pourquoi le Japon est maintenant sceptique quant à la volonté américaine de le défendre militairement en cas d'attaque chinoise contre les îles Senkaku (appelées Diaoyu par la Chine) qui sont sous son contrôle. Les déclarations contradictoires du gouvernement américain affirmant que le traité de sécurité américano-nippon couvre ces îles tout en refusant de prendre position sur leur souveraineté renforcent ce scepticisme.
La passivité d'Obama en 2012 lorsque la Chine a fait acte de présence au-dessus des fonds marins de Scarborough dans la zone économique exclusive des Philippines a servi de réveil pour le Japon. Pour essayer de mettre fin à un face-à-face tendu, les USA ont négocié un accord entre les deux pays qui acceptaient de retirer leurs navires de la zone. Mais après le retrait philippin de la zone, la Chine y a réinstallé des navires, et malgré le traité de défense mutuelle entre les USA et les Philippines, les USA n'ont guère réagi. Enhardie, la Chine s'est installée sur une autre zone marine revendiquée par les Philippines, située dans les îles Spratley qui sont l'objet d'une dispute territoriale.
Des paramètres tels que la distance géographique et l'interdépendance économique font que les USA sont réticents à s'empêtrer dans des conflits territoriaux en Asie. Et contrairement aux pays asiatiques, ils ne pâtiraient pas d'une « doctrine Monroe » de la Chine déclarant qu'elle n'acceptera pas d'intervention extérieure en Asie. Mais la neutralité américaine dans les conflits de souveraineté pourrait miner ses accords bilatéraux de sécurité. Or, en empêchant des pays comme le Japon de se militariser, ces accords servent en réalité les intérêts chinois.
Le rééquilibrage américain en Asie masque le test de sa propre puissance réalisé par la Chine avec ses récentes actions. Ce n'est pas seulement la souveraineté sur les îles de mer de Chine orientale et de mer de Chine méridionale qui est en jeu, mais un ordre régional basé sur des règles, la liberté de navigation dans les airs et sur les mers de la région, l'accès aux ressources maritimes et une dynamique du pouvoir équilibrée en Asie.
En alimentant le sentiment d'insécurité du Japon, les USA risquent de susciter un retour du militarisme – le résultat inverse de celui qu'ils recherchent.

© Project Syndicate, 2014.
Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

Brahma Chellaney est professeur d'études stratégiques au Centre de recherche politique à New Delhi.

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