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Nos lecteurs ont la parole - Peter Germanos

Qui a voulu assassiner la République ?

Je n'arrive pas à effacer de ma mémoire la soirée superagréable que j'ai passée avec Mohammad Chatah au Blue Note et comment il est sorti avec sa femme pour chercher sa voiture garée dans le parking sans escorte ni chauffeur. Je n'arrive pas à oublier son intervention au Centre Issam Farès et son engagement corps et âme pour la neutralité du Liban. Concept que nous avions déjà débattu ensemble il y a deux ans en la présence de Youssef Salamé. Je n'arrive pas à effacer de ma mémoire la disparition de cet homme chic, distingué, cultivé, pacifique et ouvert. Or qui a voulu assassiner le projet la neutralité du pays du Cèdre? Et pourquoi ? La réponse à cette question n'est pas aussi simple qu'on le croit. Le Liban se situe au cœur du Levant, qui est une zone géographique charnière entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Un carrefour terrestre, maritime et aérien qui devient une zone de passage obligatoire pour le pétrole et le gaz. Le Levant d'aujourd'hui, qui comprend l'Irak, la Syrie, le Liban et Israël, est une région où l'actualité est brûlante. Les conflits sanglants qui s'y déroulent depuis des décennies trouvent leurs causes dans les décisions et traités signés entre les grandes puissances pendant la chute de l'Empire ottoman et à l'issue de la Première Guerre mondiale. Dès 1915 et avant même que l'Empire ottoman ne s'effondre, les puissances franco-britanniques se partagent déjà les territoires. Ce sont les accords Sykes-Picot, qui furent repris par l'accord de San Remo. La France accepte après beaucoup de pressions de la part des Britanniques à renoncer à son droit de protection des chrétiens d'Orient, ce qui bloquait la mainmise britannique sur la Palestine. Cet accord ouvre la voie à l'établissement d'un foyer national juif, prévu par la déclaration du ministre des Affaires étrangères, lord Balfour, de 1917.
Sauf revirements inattendus, la tenue de Genève II, le nouveau Sykes-Picot, signifiera que les États-Unis et la Russie se répartiront l'Afrique du Nord et le Levant, en divisant la région en zones sous-traitées par les Saoudiens (sunnites) et les Iraniens (chiites). Or le règlement du problème irakien proposé par les sénateurs américains en 2007 évoque le scénario bosniaque. Le fait est que le Sénat américain a approuvé, fin septembre, une résolution préconisant la division de l'Irak en trois entités selon les indices religieux et ethnique. La résolution propose de créer trois enclaves en Irak : chiite dans le sud, sunnite au centre et kurde dans le nord avec la capitale Bagdad pour centre fédéral. Bagdad se bornera à assurer la sécurité aux frontières extérieures de la fédération irakienne et à gérer les recettes pétrolières. La capitale transmet la majeure partie des compétences administratives et étatiques aux entités fédérales. L'Irak de 2014 semble accréditer cette thèse. Quant à la Syrie, elle est aujourd'hui, de fait, divisée en trois zones : le nord-est dominé par les milices kurdes, le nord globalement tenu par l'opposition arabe, la région côtière et le sud entre les mains du régime. Ces lignes de front ne bougent pratiquement pas depuis un certain temps. Les forces du régime alaouite reprennent quelques territoires comme Qousseir, la rébellion s'empare d'un aéroport militaire supplémentaire, mais dans l'ensemble nous avons une opposition Syrie du Nord contre Syrie du Sud qui s'installe et s'officialise dans le temps. D'autre part, le partage de la Palestine entre juifs et Arabes semble prendre un tournant décisif avec les tournées du secrétaire d'État américain John Kerry.
Qu'en est-il du Liban ? Le pays du Cèdre, et ce depuis au moins 1958, vit une union difficile et un divorce impossible. En effet, le Grand Liban tel que conçu et construit par le colonialisme français fut une expérience tumultueuse et traumatisante. Même les atrocités de la guerre civile de 1975 ne vinrent pas à bout du Liban. « Trop petit pour être divisé, trop grand pour être avalé », dira-t-on. Si la première théorie était plus ou moins vraie, la seconde ne le fut pas pour autant. En effet, le Liban passa sous le joug syrien et fut gouverné à partir de Damas, et ce jusqu'en 2005. Dans cet état des choses, les Libanais essayèrent de repenser la raison d'être de leur pays et de réinventer sa fonction. La neutralité selon le modèle suisse pouvait-elle constituer la solution pour ce petit pays plein de contradictions ? Deux négations, voulant dire par là les chrétiens et les musulmans, pouvaient-elles constituer une même nation ? Cette même neutralité, prônée par un certain nombre de chrétiens d'avant-guerre, trouva des échos chez certains musulmans d'après-guerre. Certaines réponses positives furent données à des questions assez pertinentes. Peut-on être arabe et neutre ? Peut-on être neutre et construire une armée performante ? Peut-on être neutre sans s'isoler de son entourage ? Peut-on inventer une neutralité selon le concept libanais ? L'Iran et l'Arabie saoudite accepteront-ils une neutralité définitive du pays du Cèdre ? Et qu'en est-il de la Syrie et d'Israël ?
Il n'est plus un secret actuellement que Mohammad Chatah œuvrait pour la neutralité de son pays, et qu'il est et demeurera la première victime de cette belle idée qu'il s'est fait de son avenir. Celui qui a tué Chatah a voulu tuer l'idée d'un Liban uni et pacifique. Un Liban maudit (ou béni) par les dieux, d'une double malédiction (bénédiction) : ni partition ni union. Georges Naccache avait-il raison en lançant sa célèbre phrase : « Deux négations ne font pas une nation » ? Il est clair que le pays du Cèdre a survécu à beaucoup de problèmes, tandis que d'autres pays ont disparu de la carte. Je cite l'Union soviétique, la Yougoslavie et bien d'autres. Mais il revient finalement aux Libanais eux-mêmes, ceux qui croient dans la pérennité de leurs pays dans ses frontières actuelles, de travailler pour la neutralité, seul concept de droit international public permettant de le doter de la stabilité et la prospérité tant recherchées, puisque le divorce est impossible et l'union actuelle difficile.

 

Je n'arrive pas à effacer de ma mémoire la soirée superagréable que j'ai passée avec Mohammad Chatah au Blue Note et comment il est sorti avec sa femme pour chercher sa voiture garée dans le parking sans escorte ni chauffeur. Je n'arrive pas à oublier son intervention au Centre Issam Farès et son engagement corps et âme pour la neutralité du Liban. Concept que nous avions déjà débattu ensemble il y a deux ans en la présence de Youssef Salamé. Je n'arrive pas à effacer de ma mémoire la disparition de cet homme chic, distingué, cultivé, pacifique et ouvert. Or qui a voulu assassiner le projet la neutralité du pays du Cèdre? Et pourquoi ? La réponse à cette question n'est pas aussi simple qu'on le croit. Le Liban se situe au cœur du Levant, qui est une zone géographique charnière entre l'Asie, l'Afrique et...
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