Tout ou quasiment tout est inouï et fondamental dans la tétralogie Alien.
Tout. Les transmutations successives de Sigourney Weaver, actrice globale et aciérée. La rencontre, à chaque fois hallucinée, entre les humains et la créature. L'anamorphose du monstre qui passe, en quatre stades, du grotesque : la fusion cancérigène du métal et de l'acide, à l'instinctif : la mère primitive, hideuse et sublime à la fois. L'acquisition volontaire et déterminée par certain(e)s robot(e)s, fût-ce en mourant, d'une conscience que même leurs concepteurs, humains, n'avaient pas. La résilience, une résilience transgenre, générale, généreuse, qui ne connaît ni races, ni religions, ni ADN, ni moralités : le bien et le mal résistent presque de la même manière, avec la même intensité – et les lignes de démarcation entre eux deviennent alors, par intermittence, très floues. La conquête ultime : l'anschluss de territoires inconnus, interstellaires ; l'anschluss des prisons, dorées, immondes ou autoconstruites ; l'anschluss, surtout, du corps de l'autre, de l'humanité. La greffe. C'est d'ailleurs là que cet inouï et ce fondamental au cœur des films du gigantesque Ridley Scott, mais aussi de James Cameron, David Fincher et Jean-Pierre Jeunet, atteignent leur climax : dans l'absorption par le tissu humain, par le génome humain, par les neurones humains d'un corps étranger, de l'alien. Rejet après rejet, adaptation après adaptation, combat après combat, génocide (singulier) après génocide, agonies après agonies, on arrive à l'impensable : à une cohabitation in vivo. Une coexistence. Pire : une sorte de convivialité. C'est le succès de la greffe.
Tout cela, les Libanais connaissent. Dans leur chair. Pendant des années, notamment entre 1975 et 1990, l'angoisse, l'attente, l'anxiété, la crainte s'étaient installés chez eux. Autour d'eux. En eux. Comme une invasion de rats. Insidieuse d'abord. Épisodique. Comme des petits picotements à chaque fois qu'il fallait mettre les enfants dans l'autocar ; à chaque fois que le père s'en allait travailler ; à chaque fois qu'il fallait aller vers l'avion ou l'aéroglisseur ; à chaque fois qu'il fallait remplir le caddie ; à chaque fois, aussi, que l'alcool coulait, que les décibels ricochaient, que l'inconscience, l'insouciance et le I Love Life pensaient avoir gagné de nouveau. Petits picotements, puis petits tics nerveux, puis petites crises, puis grandes crises, puis grosses boules à l'estomac, puis l'impensable, la cohabitation, la coexistence, la convivialité, pas entre chrétiens et musulmans, pas entre chrétiens et chrétiens, pas entre sunnites et chiites, mais entre les Libanais et ce corps étranger, fruit des entrailles de la guerre des autres : la peur. C'est le succès de la greffe.
Puis l'alien s'était endormi. Pas mort. Juste endormi. De Taëf jusqu'à la démission du Sérail de Rafic Hariri. L'alien a ouvert un œil torve en octobre 2004 : l'attentat contre le nécessaire Marwan Hamadé. Puis l'alien s'est réveillé, franchement, grandement : c'était le 14 février 2005. Puis l'alien est devenu ce somnambule affreux, jusqu'en 2012, jusqu'à la voiture piégée contre Wissam el-Hassan. Et depuis l'entrée en guerre en Syrie des mercenaires du Hezbollah aux côtés du gang Assad, l'alien sautille gaiement. Presque sans se fatiguer. Presque sans discontinuer. Aujourd'hui l'alien danse non-stop. L'alien est roi, la peur est reine. La psychose est monstre. Et monstrueuse.
Jamais rien ni personne, de toute leur histoire, ni même leur drapeau ou leur Koullouna ou leur passeport ou Khalil Gibran ou Haïfa Wehbé, n'a autant fédéré les Libanais, tous les Libanais, sans exception aucune, du nord au sud, d'est en ouest, partisans du Hezbollah et ceux du courant du Futur, d'Amal et du PSP, des FL et du CPL, que cet alien. Jamais rien ni personne ne les a autant fédérés que cette peur de l'explosion. N'importe quand. N'importe où. N'importe quoi. Les voyantes se régalent. Les rumeurs centuplent. Les départs aussi. La vente d'antidépresseurs, pourtant record, explose, elle aussi. Cette fois, la mutation est trop importante.
Nous avons pourtant toujours su, en gros, sinon dynamiter la peur, du moins la dompter. En sourire. L'inviter à danser. Quitte à crever, autant crever avec une coupe de champagne (ou un verre d'amareddine) à la main. Aujourd'hui, on ne sait plus. Peut-être parce qu'aujourd'hui, finalement, ce n'est plus la guerre des autres. Mais bel et bien la nôtre.
La peur comme ciment national. Il fallait le faire...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Pour une fois, Ziad met tout le monde libanais dans le même sac , c'est un record chez lui ! mais on entend le même discours des vieilles dames de Neuilly à Passy vous parler de la peur , avec moins de pédanterie .
12 h 54, le 11 janvier 2014