La violence est a priori condamnable dans le domaine politique, mais on ne peut récuser le fait qu'elle peut être fondatrice d'ordres nouveaux. Il lui est donné d'établir des régimes au bout d'entreprises sanglantes, et que de fois n'a-t-elle pas cimenté l'imaginaire et l'identité d'un groupe incertain. Les violences sont d'ordre factuel. Elles relèvent de l'histoire-événement, mais elles agissent tout autant sur les mentalités et les inconscients ! N'ayons pas exclusivement à l'esprit la Révolution française ou la guerre civile espagnole. Les pays du Moyen-Orient n'ont rien à envier à d'autres en termes de soubresauts et de convulsions. En Syrie, les coups d'État plus ou moins sanglants ont entraîné une cascade de régimes depuis la prise du pouvoir par Husni al-Zaïm en 1949.
Et le Liban alors ? Notre pays n'a pas échappé à la règle. Rappelons que le régime de la moutassarifiya a été établi suite aux événements atroces de 1860 et à une expédition militaire française. L'État du Grand Liban, proclamé en 1920, ne l'a été que suite à la défaite des troupes du roi Fayçal à Maysaloun et, qui plus est, contre le gré d'une bonne partie de la population qui rêvait d'une Grande Syrie. Ne parlons pas de la République de Taëf dont le texte fondateur fut agréé en Arabie saoudite alors qu'une large frange du pays réel s'était ralliée à un général rebelle pris sous le feu syrien. Violence à chaque détour de notre vie constitutionnelle ! Mais violence fondatrice, à bon ou à mauvais escient !
Dominique Chevallier a pu se poser la question de savoir si la permanence de certains traits fondamentaux de la vie de nos communautés confessionnelles ne vouait pas la société du Mont-Liban à une évolution très lente mais « agitée » ? Par traits fondamentaux, il entendait l'éthique et les traditions spécifiques desdites communautés. Or ces différences étaient multipliées par le rôle des échanges commerciaux, par les influences religieuses et la recherche de protections extérieures au XIXe siècle ?
Notre société est-elle par essence violente ou est-ce que les changements de paramètres extrinsèques sont responsables des cycles infernaux, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui, où elle a plongé sans retenue ?
Regardons du côté de la Syrie où nous retrouvons peu ou prou les mêmes clivages entre clans et communautés qu'au pays du Cèdre. Or le parti Baas au service d'une nomenklatura a tenté de transcender les fractures sociales en instituant un pouvoir répressif. Il s'est proclamé révolutionnaire; il a donc assumé la violence comme mode de gouvernement. Et de fait assassinats, purges et tortures furent les instruments des Assad, père et fils, pour s'établir à la tête du pays et pour s'y maintenir, Et si ledit régime mena des campagnes d'alphabétisation plutôt réussies en milieu rural, il mena également des campagnes d'abrutissement des masses et de conditionnement des foules qui constituèrent autant de violences contre un peuple fier, peuple qui fut réduit à ânonner des slogans creux durant plus de quarante ans. Et comme tout système politique ultranationaliste, le Baas syrien allait faire fi des règles de droit et de procédure ; il allait procéder par frappes préventives ou représailles contre sa propre population et contre ... la nôtre, pour préserver l'acquis : le maintien d'un seul clan omnipotent au pouvoir.
Pratiques que ne peut se permettre le Liban, dont les forces de sécurité opèrent comme des forces d'interposition de l'ONU, pour séparer les belligérants plutôt que comme responsables du maintien drastique de l'ordre. L'État libanais n'est pas arrivé à museler les communautés diverses, il n'a pas résolu le problème des clans et le système libéral a laissé faire. Sous les Assad en Syrie, il n'y a jamais eu qu'un dispositif, même si l'on tolérait des petites jamaa autour de tel satrape ou de tel autre, de quoi maintenir l'équilibre des intérêts et celui de la terreur.
Notre pays, voyez-vous, peut prendre le risque d'un conflit interne sans craindre de se dissoudre. En revanche, l'ordre syrien s'est écroulé dès le déclenchement d'un soulèvement qu'il n'a pas pu écraser par une opération radicale et décisive. Il va à sa perte par liquéfaction, ne pouvant se permettre les dissensions armées, contrairement au modèle libanais qui s'accommode des convulsions et qui ne vit qu'en fonction d'elles. Le « moindre État libanais » a été le garant de sa propre survie. Cet « État précaire » peut voir son autorité s'élargir ou se rétrécir suivant les conjonctures. Mais aux pires moments, quand certains milieux rêvaient de sécession, ledit régime bancal nous en imposait par sa capacité de résilience.
C'est que l'improbable système libanais jouit d'une flexibilité éprouvée à laquelle l'État syrien ne peut prétendre. Mais, dans un cas comme dans l'autre, c'est la violence qui prévaut. Le fait accompli de l'accord de Taëf s'est assuré une légitimité en vertu d'une décision militaire (les Migs syriens au-dessus de Baabda), car en fin de compte il faut mater des populations qui ne sont pas apaisées, syriennes soient-elles ou libanaises. Et pour leur bien, n'est-ce pas ?...
De Gaulle dans son entreprise de reconquête du pouvoir et pour en finir avec un certain ordre constitutionnel avait déclaré en décembre 1956 : « Le sang ? Il y aura toujours un peu de sang... ». En effet, c'est sous la menace d'un coup de force qu'est née la Ve République !
Et la Syrie alors...

