Nos Lecteurs ont la Parole

Grandeur et déclin des empires et des nations

Bahjat RIZK
OLJ
20/12/2013

Alors que la planète entière, dans une émotion unanime, faisait ses adieux au héros Mandela, promoteur de la nation multiraciale arc-en-ciel, alors que les luttes culturelles politiques se poursuivent de manière sanglante en Syrie et en République centrafricaine, ou de manière pacifique en Ukraine, le rapport sur l'intégration publié sur le site de Matignon a secoué le paysage culturel politique français.
Il s'agit en fait de cinq rapports (276 pages en tout) rédigés par cinq groupes de travail : connaissance et reconnaissance, faire société commune, mobilités sociales, protection sociale et l'habitat facteur d'intégration. Les propositions qui suscitent le plus de polémique touchent les questions de voile à l'école, la langue arabe au collège et au lycée, l'histoire des migrations dans les programmes, plus de justice dans les prestations sociales, la mise en place de délit de harcèlement racial, un musée des colonisations, la suppression de la condition de la nationalité pour accéder à un emploi (à l'exception des emplois liés à la souveraineté nationale) et la création d'une cour des comptes de l'égalité, distincte du défenseur des droits (qui a remplacé la Halde, haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité).
Au-delà du détail et du contenu, la grande question qui demeure posée est de savoir si en présence d'un pluralisme culturel (religieux, racial, linguistique ou de mœurs), il est préférable, en matière d'intégration, de reconnaître les différences culturelles, ou de les refouler voire les nier, au profit d'un modèle d'identité culturelle déjà existant. Autrement dit s'il s'agit pour former une société cohérente et pacifiée, d'imposer à tous un modèle (celui de la majorité) ou de reconnaître les différentes minorités en considérant qu'elles sont une source d'enrichissement et ne menacent pas la cohésion sociale du modèle national. À cet égard, les pays d'immigration en Occident avaient adopté jusqu'ici deux attitudes opposées, l'une basée sur le modèle anglo-saxon, qui favorise jusqu'à une certaine limite les communautés, et une autre se référant au système français, jacobin, centralisé et qui nie à des fins d'intégration les différences culturelles. Les deux modèles étant issus, à la base, d'une expérience géographique et historique propre, qui les avait forgés et étant tous les deux, aujourd'hui, dans l'impasse.
Tous les empires et toutes les nations dans l'histoire de l'humanité ont œuvré à s'étendre et à propager leur culture et ont fini, par être démantelés de l'intérieur, par l'émergence de cultures minoritaires. Une culture dominante va connaître une phase d'expansion et puis une phase de fragilisation ou même de fragmentation, due à une inversion démographique puis à une prise de pouvoir. Les paramètres identitaires sont constants car anthropologiques, mais c'est le rapport de force entre les groupes culturels qui peut varier ou même être bouleversé, en fonction de nouvelles données de pouvoir démographique, militaire, économique et politique. Parfois, ce renversement de situation est meurtrier et parfois il s'effectue de manière pacifique. Toutefois, le rapport de force est toujours là, de manière directe ou déguisée. Le rapport à l'autre est à la fois un rapport idéalisé de don et un rapport idéologisé de domination.
Quelle est la meilleure manière de gérer pacifiquement un pluralisme culturel ? Est-ce en reconnaissant les différences culturelles ou en les niant ? Les paramètres culturels sont certes structurants mais aussi forcément discriminatoires.
Il n'y a toujours pas de réponse définitive à cette question, si complexe, et qui n'est toujours pas conceptualisée, mais des ébauches de solutions ponctuelles, émanant de l'histoire de chaque société, des compromis et des arrangements qu'elle trouve ou invente et la manière de concilier son unité et ses particularités.
Ainsi, si nous affirmons trop les différences culturelles, nous risquons rapidement de les instrumentaliser, de les idéologiser et d'enfermer les individus dans des sous-groupes dont ils ne peuvent s'extraire et qui, à trop vouloir préserver, finissent par se radicaliser. Et si nous nous réfugions dans un universalisme humaniste, qui nie ces différences, nous risquons d'être rapidement débordés et dépassés par des événements qu'on n'a su ni voir ni prévoir.
Il faudrait dès le départ définir une plate-forme commune de valeurs fondamentales, un cadre d'appartenance, qui concilie la diversité et l'unité. Si ce cadre vient à manquer, l'entité ne pourra à terme que se fracturer. Après le déclin des empires, celui des États-nations nous plonge dans une profonde perplexité car nous n'avons toujours pas la formule adaptée et pratique pour pouvoir les remplacer.

Bahjat RIZK

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