Comment s'accorder avec le sympathique Bernard Shaw, le dramaturge, le scénariste de Plays Unpleasant et de Saint Joan ? N'a-t-il pas soutenu que les régimes parlementaires allaient à vau-l'eau alors que les régimes totalitaires d'Hitler, de Mussolini et de Staline, eux, par contre, relèvent les défis de la modernité? L'antiparlementarisme de ce socialiste l'a amené à professer le culte du chef au détriment du régime des partis, de la culture du verbiage et... de la religion de la liberté. Il n'a pas été le seul ; nombre d'intellectuels, appartenant à la droite comme à la gauche, ont succombé au charisme illusoire du leader, fût-il caudillo, duce, conducator, père des peuples ou grand timonier. L'engagement de ces hommes avisés était d'autant plus insensé que le führerprinzip impliquait leur soumission inconditionnelle aux oukases et liquidait les contre-pouvoirs qui constituent autant de garde-fous contre les abus de l'autorité en place.
C'est que leur statut de clercs leur avait accordé l'occasion de faire fi de la plus simple humanité. Ils avaient découvert que la violence est une technique de puissance, technique qui pouvait asseoir leur pouvoir oraculaire et à l'ombre de laquelle ils pouvaient prospérer. Il leur suffisait de lier leur destin à celui d'un leader capable de proposer une vision stratégique de l'histoire et des solutions finales à la carte. Alors, par souci d'efficacité, nombre d'entre eux allaient promouvoir la brutalité et les situations conflictuelles pour régénérer les décadentes démocraties. Le regretté Léon Blum avait mis en garde contre certaines convictions mystiques d'après lesquelles les leaders inspirés pouvaient régler les problèmes ardus par voie de pure autorité, en application de dogmes d'école.
Les intellectuels arabes n'ont pas failli à la règle en embrassant, à l'aube des indépendances, un nationalisme mal embouché qui, de surcroît, était mâtiné de socialisme. Dans leur besoin effréné de reconnaissance sociale, ils avaient opté pour le pugilat avec « l'ennemi intérieur » qu'ils désignaient à la vindicte publique. Ils allaient imposer, sur la scène domestique, une dialectique conflictuelle, celle de l'ami/ennemi ; l'État d'Israël n'était plus qu'un lointain repoussoir, que l'on ne convoquait que lorsqu'on manquait d'arguments contre ses propres concitoyens.
Quant aux intellectuels libanais, dans le film péplum sans interruption, qui se joue de nos jours sur la place publique, ils ont suivi le même schéma de part et d'autre des tranchées du 8 ou du 14 Mars. Ils ont légitimé les petits chefs locaux en leur fournissant une phraséologie et un discours rigide qui empêchent le débat qui est de l'essence des démocraties. En se jetant à la figure leurs vilenies respectives, nos caciques autoproclamés et leurs adjoints de l'intelligentsia ont fini par épuiser la recette de l'alternance. Or il y a toujours plusieurs politiques possibles ; et l'option du jusqu'au-boutisme, celle du tout ou rien, est suicidaire. Nos « élites » politiques,
dûment conseillées, se caractérisent par une hargne sans fin; elles veulent avoir raison et accabler l'antagoniste au lieu de trouver un accommodement qui est de l'essence de la gouvernance de ce pays le Liban.
Or l'intellectuel boutefeu dans les allées du pouvoir n'est honnête que s'il se remet en cause. L'ennui, c'est qu'une fois au service du leader, il ne peut se dédire tant l'apostasie exige de courage et de renoncement. Voyez Jean-Paul Sartre, il a condamné l'Auschwitz nazi et justifié le goulag soviétique. Il a fallu attendre l'affaire des boat-people pour qu'il revienne à de meilleurs sentiments. Or Jacques Prévert nous avait prévenus en disant qu'il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes... Car, d'après lui, le monde mental ment monumentalement.
Mais revenons à ce végétarien qu'était Bernard Shaw. Bien avant la solution finale, bien avant Auschwitz, Treblinka et le zyklon B, il avait suggéré l'usage d'un gaz indolore pour liquider les gens inutiles. Eh oui, il fut un adepte de l'eugénisme. Et si, par la suite, il changea d'opinion sur Hitler, c'est bien parce que le führer cherchait à liquider les juifs comme race alors qu'à son idée il fallait s'en prendre exclusivement aux êtres qui ne pouvaient justifier de leur utilité sociale.
Le « dear Bernard » avait préconisé une shoah avant la lettre! Lui, l'auteur de Pygmalion, c'est-à-dire de My Fair Lady. Bernard Shaw! Qui l'eût cru?

