Elle prit son baluchon et son courage à deux mains et la voilà qui aborde la légendaire « Ramlet el- Baïda » (sable blanc), pour cette « fishing expedition », c’est le cas de le dire. Confondu en salamalecs à la vue d’une tête qui ne lui revenait pas, le proprio du kiosque l’installa. Elle mit une bonne demi-heure avant de se résoudre à enlever sa petite robe en jeans, intimidée par cet essaim de femmes qui flottaient sur l’eau, tee-shirts collés à même la peau, à la Bo Derek, tresses blondes et sex-appeal en moins... Plage de tous les contrastes, méli-mélo des plus cocasses : le type qui fait courir son chien dans tous les sens, le barbu qui tire sur son narguileh, monsieur muscle qui jogge avec sa grosse croix brillant au soleil, les couleurs des parasols qui jurent avec les fichus des femmes, les petites mendiantes syriennes aux superbes minois, le vendeur de Ya Nassib et de Tic o Tac, le gamin des sacs de pop-corn joliment montés en grappe...
Adnan, la trentaine, assez beau, est en train de cruiser : « Je peux t’offrir du froid ? » (Traduction de l’arabe). Elle ne lui donne pas du visage ( Toujours de l’arabe ! ). Il s’en va penaud puis revient avec un truc coloré à la main : « Tiens un cadeau pour toi ! » Elle défait la chose : un énorme cerf-volant ! Jamais quelqu’un ne lui avait fait un tel présent et surtout jamais personne n’avait pris le temps de lui apprendre à le faire voler puis de courir le repêcher à chaque fois qu’elle ratait l’envol. Émue, elle pique un fard. Là où ça commençait à se gâter, c’est quand elle dut quitter l’enfance pour rejouer au jeu des grands. Et Adnan de lui sortir tout de go : « Toi t’es chrétienne, donc pas problème, tu bois de l’alcool. » Intéressants les préjugés et les interprétations des uns et des autres... Et fier, il revient avec un minifrigo en lambeaux d’où il osa à peine sortir une bouteille sur laquelle elle put lire le « S » de Smirnov. Il mélangea bien vite le contenu avec un liquide jaune. « C’est quoi ? » « C’est du Boom Boom, cent fois mieux que le Red Bull. » Graaaave... Là, elle n’en pouvait plus. Imaginez un peu le surréalisme de la scène : elle, la fille censée, chrétienne, unique femme en maillot sur la plage, lui le chiite de Dahyieh, en train de trinquer avec de la vodka de chez Poutine, lestée au Boom Boom, au milieu de ninjas voilées, leur lançant des regards assassins.
Un peu grisée, elle se mit à croquer les situations autour d’elle. Là les gens sont pauvres mais ils sont bons, authentiques. Ils s’amusent comme ils peuvent. Comme ils savent. Les ados n’ont pas de Ipod, Ipad, Iphone, « Ipaid », mais elle les entend, jouant, s’éclatant dans l’eau, poussant des cris innocents. Ils sont heureux. Ils vivent à fond le moment. Comme ils ne sont pas branchés sur cette technologie agressive et ce « voyeur-exhibitionnisme », ils ne sont pas là à photographier le creux de la vague ou le sandwich jambon-fromage d’où sort un cornichon, ou l’ongle de l’orteil manucuré de leur nana canon, pour les poster sur Facemachin ou instachouette ou What’sbidule pour que les copains les voient à la seconde, et que les « like » et les « comment » fusent, perdant ainsi l’émotion du moment. Ces jeunes ne sont pas non plus hantés, comme d’autres, par le besoin d’indiquer, facon GPS, leurs déplacements, restos, plages, boîtes, concerts, aéroports, pays, à tout moment de la journée, ni à afficher un « sunset à Jnah-les-Bains ».
Les petites gouttes de pluie qui commençaient à tomber tirèrent la fille au cerf-volant de sa rêverie. Débranchée de tout ce « social networking » ce jour-là, sa seule attache était ce fil ténu qui la reliait à cette belle chose colorée dans l’immensité du ciel. Et, loin de toute virtualité, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas été aussi heureuse. Heureuse de simplicité, d’insouciance enfantine. Heureuse comme quand on l’est en cachette. Heureuse et jalouse de cet intime bonheur.
Lina SINNO


La France soutient un cessez-le-feu, se « tient à disposition », déclare Macron
Ben alors, il faut aller toujours a Ramlet el Baida! En plus, c'est gratuit! Double bonheur!
13 h 44, le 31 octobre 2013