Ah qu’il fait bon flâner dans ses ruelles, à l’ombre de sa glorieuse histoire, fière de ses fils érudits, clignant vers l’outre-mer. Elle fut le témoin d’une grande épopée de notre savoir-faire. Jadis la plus grande localité en surface et habitants d’origine du Metn, elle fut la capitale des fonderies de cloches de tout l’Orient arabe, de l’Irak jusqu’à l’Égypte. Des siècles durant, des fabriques ouvraient leurs portes pour faire rayonner un savoir-faire spécifique donnant des cloches exceptionnelles, au son unique.
Aujourd’hui, c’est au bout d’une impasse, à l’autre bout de la bourgade que se trouve encore, résistant au temps, le dernier desperados de ce vieil artisanat. Dans l’unique atelier encore ouvert dans tout ce Moyen-Orient où la présence chrétienne rétrécit comme peau de chagrin, Naffah Naffah, unique rescapé, vous reçoit dans l’atelier fondé en 1700 par ses aïeux, flanqué de Charbel et Youssef ses deux fils de 9 et 7 ans. Il vous invite dans sa fonderie avec la fierté des grands vignerons heureux de vous faire partager leurs précieux secrets. Ici rien n’a changé. Les outils sont toujours là : la mixture de cuivre et d’étain qui n’a jamais plus de trois petites minutes entre fusion coulage et démoulage pour réussir une pièce d’art pouvant dépasser la tonne et traverser les siècles. La moindre fissure et la cloche ; on ne peut rien recommencer. « Il faut beaucoup de temps pour apprendre, raconte Naffah. Mes enfants ont appris sur le tas en me regardant. Ils sont capables de travailler seuls, maintenant, sur des petites cloches. »
Pour la rentabilité, Naffah n’a aucun souci majeur ; une grosse commande, c’est des dizaines de milliers de dollars. Les commandes affluent de partout pour des églises du Liban, d’Égypte (les Frères musulmans ont détruit tellement d’églises pendant les émeutes...), d’Australie, du Brésil, des États-Unis. Partout où elle se trouve, la diaspora, maronite, grecque-catholique, grecque-orthodoxe, construit des paroisses... Mais aussi, et c’est ma fierté, dit Naffah, en France je concurrence les artisans du village de Villedieu. Ces cloches énormes, emballées là-bas, prêtes à être exportées, elles sont destinées à l’église Saint-Jean de Nice. Il y a même des commandes pour la Roumanie et la Pologne..
De l’autre côté de la localité, à côté de la grande église, Ghoussoub, lui, est le dernier potier de Beit Chebab ; il a 68 ans et ses enfants ont quitté le Liban. S’il arrête, la poterie fermera. Entre 200 et 3 000 dollars la pièce et pour deux petits mois de travail par an, c’est bien rentable et surtout ça fait rayonner l’artisanat libanais partout dans le monde. Arak, vin et huile acquièrent un goût inimitable en vieillissant dans ces fûts. Nos grands-mères le savaient qui y entassaient les provisions pour les conserver d’année en année. Car l’argile libanais a une qualité d’aération unique.
Et l’État, vous aide-t-il ? Naffah, dans un éclat de rire : « Rien, même pas une visite. Nous ici, on se retourne toujours vers Notre-Dame des Seins (nourriciers, Saydet el-bzez en arabe). Elle, au moins,,elle nous entend ! »
N’oubliez pas en partant d’aller voir M. Onaiysseh, le dernier tisserand des lieux, qui fabrique son fameux dima, et dont le fils est revenu du Canada pour reprendre le flambeau. La sériciculture a disparu il y a un siècle. Qui s’en rappelle aujourd’hui ? Paysan, n’es-tu pas un vrai sultan ? dit un adage de chez nous. Y a-t-il terre plus généreuse que celle de ce petit Liban.
Au coucher du soleil, quand le disque se perd avec le rouge des toits des maisons de Beit-Chebab, la cloche appelant à la messe du soir vient briser le silence et l’on se sent emporté par les ailes d’un nuage vers des temps si lointains...

