Malheureusement, il semble que ces gens se soient trompés de siècle : il est très loin le temps où il suffisait de monter dans un bateau en partance pour les Amériques, l’Australie ou le bout de la terre pour y arriver avec un balluchon sur le dos, parcourir des contrées parfois hostiles, jusqu’à se laminer les orteils et devenir riches comme Crésus.
Il est vrai que dans les régions reculées de notre petit pays, la perception des temps présents diffère quelque peu de celle des villes et villages un peu plus évolués. Bien entendu plus on se rapproche de la capitale, plus les choses prennent une autre tournure.
C’est un peu tiré par les cheveux, mais juste pour accorder le bénéfice du doute à des personnes qui disent ne pas savoir que pour voyager d’un pays à l’autre il faut absolument un laissez-passer, communément appelé visa, délivré par le consulat local du pays hôte.
De même que pour quitter son pays, se rendre à l’étranger, monter à bord d’un navire, d’un avion, traverser une frontière, il est nécessaire d’être détenteur d’un document de voyage, appelé passeport, délivré par les autorités légales, en l’occurrence la Sûreté générale, sur base de documents faisant foi, entre autres, que le présentateur jouit de tous ses droits civiques. En d’autres termes que son casier judiciaire est vierge.
Reste qu’au-delà de considérations purement techniques qui frôlent la lapalissade, persiste le poignant désarroi d’êtres humains ayant tout misé et perdu ; femmes, enfants, familles, biens. Il ne leur reste plus que les yeux pour pleurer un avenir à jamais englouti par les flots.
Il est sans doute vrai que ce qui reste des lambeaux de l’État fut long à la détente, le Liban n’est pas rodé pour faire face à de pareilles catastrophes. Le temps de s’organiser, de trouver des fonds, de nommer ceux qui auront la tâche ingrate de convoyer les morts, faire libérer les survivants, en infraction aux lois du pays où a échoué le navire, la grogne populaire, attisée par les pêcheurs en eau trouble, prenait des proportions alarmantes.
L’aubaine est trop belle pour laisser passer l’occasion, haro sur le baudet. Comme les larrons en foire, politiciens en tête, tout ce que la république compte de petites, moyennes et grosses légumes, tombait à bras raccourcis sur l’État, le gouvernement, les responsables en somme, qui pour une fois étaient totalement irresponsables de ce drame atroce.
Démagogie quand tu nous tiens ! En cette période de flou électoral, il fait bon de se rappeler au souvenir de l’électeur, faire feu de tout bois, souligner l’incompétence des dirigeants, se défouler sur les instances étatiques, menacer de couper des routes et, pourquoi pas, exiger des compensations... Comme si le contribuable, parce que c’est finalement lui qui casquera, avait incité ces pauvres gens à entreprendre ce long voyage.
Aucun Libanais, j’en suis certain, n’est resté indifférent au spectacle de la mort de ces pauvres gens à qui on a promis l’éden et qui, victimes d’un malheureux coup du sort, se sont retrouvés pris dans les rets du mensonge, du vol et du dol.
Mais aussi nombre de Libanais se sont étonnés en suivant la réception des rescapés au salon d’honneur de l’aéroport international Rafic Hariri, réservé aux hôtes de marque. Comme quoi dans notre pays, nous ne sommes plus à une incongruité près...

