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Nos lecteurs ont la parole

Du printemps des peuples vers l’hiver populiste ?

Sagi SINNO
Depuis le 30 juin dernier, l’Égypte se trouve devant un croisement de chemins. Suite à des manifestations gigantesques, l’armée égyptienne est intervenue pour destituer, manu militari, un président qui est, à la fois, issu des Frères musulmans et le premier à être démocratiquement élu depuis l’instauration de la République égyptienne en 1952. L’ambivalence de l’événement est frappante et le nombre de problématiques qu’il pose est vertigineux (conflit de légitimité, conflit de légalités, etc.). S’agit-il vraiment, comme le soutiennent les défenseurs de la destitution de Morsi, d’une deuxième révolution, d’une poussée démocratique, ou serait-on devant une contre-révolution savamment orchestrée? L’enjeu est d’une importance cruciale. C’est la continuité du printemps arabe, ou sa fin, qui en dépend.
Selon Abraham Lincoln, «la démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple». C’est le pouvoir du peuple exercé dans le cadre du respect de règles précises, notamment de transmission (Constitution, lois, délais), et par le biais d’institutions élues. La démocratie, c’est le peuple émancipé, responsable de ses choix réalistes et de son destin selon une procédure bien déterminée. Quant au populisme, il consiste essentiellement à infantiliser le peuple par la démagogie et la peur pour mieux le dominer. C’est le détournement du pouvoir institutionnalisé du peuple et sa transformation en un pouvoir chaotique de la rue. Le populisme, c’est considérer que le peuple est encore (et toujours) mineur, passif, qu’il a besoin d’un guide messianique, souvent autoproclamé, pour le délivrer d’un danger (les Frères musulmans) et l’aider à trouver le chemin du salut. Dans un système populiste, le peuple ne pense pas, ne choisit pas rationnellement, il applaudit, scande, se passionne, regarde, acquiesce, admire avec des yeux d’enfants ses chefs qui, eux, font tout. Par suite, le populisme est souvent le revers du despotisme, la méthode privilégiée des dictatures, ainsi qu’une arme redoutable que manie savamment toute tyrannie pour durer. La démocratie, c’est la légitimité populaire dans la mesure du possible. La légitimité populiste (si on peut l’appeler ainsi), quant à elle, n’est souvent qu’une base pour justifier l’injustifiable: l’oppression.
Certains attendaient l’hiver arabe avec l’arrivée des islamistes au pouvoir. Il risque plutôt de s’éterniser avec la transmutation du printemps démocratique en un mouvement populiste, à savoir: le retour des militaires et la complicité désolante des libéraux et des laïques (plutôt laïcards) qui, jusqu’à présent, leur servent de parfaite couverture. Nonobstant le bilan décevant du président Morsi et du parti qui a gouverné l’Égypte dernièrement, il n’en demeure pas moins qu’il est difficile de ne pas considérer, par souci d’objectivité, que la destitution de Morsi par l’armée n’est rien d’autre qu’un coup d’État antidémocratique et dangereux pour la suite du printemps arabe. Malgré tous les efforts qui ont été multipliés pour embellir les deniers événements en Égypte, comment serait-il possible de considérer des violations massives des droits de l’homme comme une victoire de la démocratie? Comment est-ce que la suspension de la Constitution, le retour aux lois martiales, la fermeture de chaînes de télévision et de journaux, les arrestations politiques massives, la nomination d’un nouveau président par l’armée (tout cela accompli en l’espace de quelques heures seulement), et surtout la répression dans le sang des manifestations pro-Morsi (tuerie devant le bâtiment de la garde républicaine au Caire le 8 juillet; tentative de dispersion à Rabia el-Adawiya le 27 juillet) pourraient-ils constituer une victoire du peuple et les jalons d’un État démocratique? La contradiction est flagrante. Dans quel État, ayant un minimum de respect pour ses institutions démocratiques, de tels actes seraient-ils envisageables?
Il s’agirait plutôt d’une régression populiste, vers les méthodes de conquête et d’exercice du pouvoir ayant prévalu avant le printemps arabe, à quelques modifications près. Depuis les années 50 du siècle dernier, certaines armées arabes accomplissaient leur coup d’État dans un premier temps, et la foule sortait les acclamer dans un second temps. Actuellement, il semble que l’armée (égyptienne) attend désormais que la foule sorte en premier dans les rues pour effectuer, a posteriori, son putsch, dans une tentative de récupération de la colère légitime du peuple. Retour à la case départ, 61 ans après. Entre juillet 1952 (coup d’État de Nasser) et juillet 2013, on a l’étrange impression que les temps changent, que les tactiques évoluent, mais que la stratégie principale de conquête du pouvoir reste grosso modo substantiellement la même: le coup d’État.
Depuis les années 50 également, et afin de donner un très lointain semblant de légitimité à la répression et au musèlement de l’opposition, la plupart des dirigeants arabes s’appuyaient sur les plébiscites à 97% de résultats favorables qu’ils organisaient une à deux fois par décennie. Actuellement, il semble que cette méthode populiste ait subi quelques développements pour devenir encore plus efficace. Dès que le besoin d’opprimer se fait ressentir, le pouvoir n’a besoin que de quelques jours pour se procurer un soi-disant mandat répressif. Dorénavant, il lui suffit d’appeler illico à des immenses manifestations de soutien. L’appel à manifester le 26 juillet, lancé seulement trois jours auparavant par le ministre de la Défense égyptien, en constitue un parfait exemple.
Triomphe de la démocratie? Un peu de sérieux. Plutôt une dictature militaire populiste sur les rives du Nil. Et les Frères musulmans n’en sont que la première cible. D’autres suivront. Non non? Si, si! il a bien l’air de le confirmer jour après jour.

Sagi SINNO
Depuis le 30 juin dernier, l’Égypte se trouve devant un croisement de chemins. Suite à des manifestations gigantesques, l’armée égyptienne est intervenue pour destituer, manu militari, un président qui est, à la fois, issu des Frères musulmans et le premier à être démocratiquement élu depuis l’instauration de la République égyptienne en 1952. L’ambivalence de l’événement est frappante et le nombre de problématiques qu’il pose est vertigineux (conflit de légitimité, conflit de légalités, etc.). S’agit-il vraiment, comme le soutiennent les défenseurs de la destitution de Morsi, d’une deuxième révolution, d’une poussée démocratique, ou serait-on devant une contre-révolution savamment orchestrée? L’enjeu est d’une importance cruciale. C’est la continuité du printemps arabe, ou sa fin, qui...
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