Dominique Moisi, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences po), est conseiller principal à l’IFRI. Il est professeur invité au King’s College de Londres.
Le 14 juillet, fête nationale française, a été une magnifique journée cette année. Le défilé militaire, dominé par la célébration de la « victoire » au Mali et la participation conjointe des troupes africaines et onusiennes, avait la perfection d’un ballet, certes musclé, mais gracieux. Le concert classique présenté avant le magistral feu d’artifice qui a clôturé la journée ressemblait beaucoup à une version française du Proms de Londres, avec son mélange de musique classique légère et de chansons populaires. Paris, au cas où l’on en douterait encore, demeure la capitale du monde – c’est du moins l’impression ressentie le temps d’une nuit. La mélancolie dont la France était enveloppée depuis de nombreuses années s’était évaporée. La célébration de la gloire du passé, mêlée aux chansons populaires anglaises actuelles, semblait indiquer un renouveau de la confiance nationale. Quel était le sens de ce moment de grâce ? Etait-il uniquement le produit d’une illusion collective, une sorte de village Potemkine émotionnel encouragé, sinon conçu par les autorités pour restaurer un peu de l’assurance des citoyens français déprimés ? Même si les émotions positives sont fugaces (comme cela semble le plus probable), elles étaient réelles et palpables. Les Français semblaient être d’humeur à célébrer. Bien sûr, ce n’était peut-être que le temps ; un été splendide s’est enfin installé après un printemps maussade. Mais cela a peut-être aussi été l’un de ces tournants décisifs, une décision collective et spontanée pour dire : « Assez de la déprime, en avant. » Nous, les Français, ne sommes peut-être plus ce que nous avons été, semblaient dire les célébrants, mais nous sommes encore bien plus que ce que les gens pensent. Nous avons un grand passé révolutionnaire qui nous transmet encore des valeurs universelles – liberté, égalité, fraternité – et une armée qui, comme au Mali, continue de faire la différence dans le monde.
Deux leçons peuvent être tirées de cette forme collective de fuite. La première est qu’en France, au-delà des multiples degrés de déprime et de méfiance, le potentiel pour un nouveau départ collectif existe. Mais pour cela, il faudrait bien sûr des élites politiques moins cyniques, capables de transcender la mesquinerie de leurs ambitions et de leurs divisions pour le bien du pays. La seconde leçon, encore plus évidente, est qu’un simple spectacle public ne suffira pas à faire changer cette réalité. La France n’est pas la Rome impériale, où panem et circenses faisait une différence fondamentale. C’est une démocratie affaiblie, enlisée dans une crise économique et sociale si profonde qu’elle frise la crise d’identité. La preuve en a été fournie par le troisième événement traditionnel du 14 Juillet, entre le défilé militaire du matin et la soirée musicale et les feux d’artifice : l’allocution du président François Hollande, qui a pris la forme d’un entretien avec deux célèbres journalistes. Lui aussi était d’humeur rassurante. Selon Hollande, la reprise économique est là et l’espoir est au coin de la rue. Son ton et son message ont changé. Il n’était plus « l’homme normal » de sa campagne électorale et des premiers mois de son mandat ; il a plutôt tenté de se présenter, comme son prédécesseur Nicolas Sarkozy, en super-héros. Bien sûr, compte tenu de sa personnalité et de sa cote de popularité défavorable, son allocation a été l’événement le moins convainquant de la journée. Qui pourrait dire avec certitude que la reprise économique annoncée par Hollande est réelle plutôt que désirée ? Au-delà des bonnes intentions de son message, la réaction du public au messager a été un mélange d’incrédulité et d’indifférence.
L’attitude des quelques amis, tous français, en compagnie desquels j’ai écouté Hollande, m’a rappelé un autre moment. C’était le 31 décembre 1989 et j’étais en Union soviétique. Je m’étais retrouvé dans un restaurant dans la vieille cité de Souzdal, écoutant les « vœux du Nouvel An » du président Mikhaïl Gorbatchev. J’étais ému : l’homme qui symbolisait la glasnost et la perestroïka, qui avait permis l’émancipation pacifique d’une grande part de l’Europe centrale et de l’Est, s’exprimait. Mais j’étais le seul à lui prêter attention. Les clients du restaurant, tout comme mes amis français aujourd’hui, n’étaient pas du tout intéressés. Leur président était devenu un bruit de fond. Hollande serait-il devenu, dans ce sens, un Gorbatchev français ? Pour la gauche et les Verts, il n’est pas loin d’être un traître. Ses électeurs l’ont choisi il y a un an non seulement parce qu’il n’était pas Sarkozy, mais aussi parce qu’il incarnait les valeurs de la vraie gauche, même si sa modération centriste semblait un mauvais présage. Les électeurs du centre ou même du centre droit sont aussi déçus par le manque de charisme de leur président, et même par sa totale incompétence.
Après une année de Hollande, la France assiste à une révolution politique fondamentale. Depuis un demi-siècle de Ve République, un système bipartite de gauche et de droite a traditionnellement prévalu. Mais aujourd’hui, la France devient un pays dominé par un système tripartite de forces d’envergure plus ou moins similaire : la gauche, la droite et l’extrême droite. Si la France veut capitaliser sur l’esprit positif de la fête nationale, il lui faut des élites bien plus responsables, prêtes à s’unir pour combattre le chômage, ses causes (manque de compétitivité et rigidité du marché du travail) et ses conséquences (montée de forces non républicaines et populistes). Ce qu’a révélé ce 14 Juillet, même si de manière brève et superficielle, est qu’il existe effectivement un potentiel pour unir la France. Mais y parvenir nécessite plus que de simples promesses superficielles.
Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats.
©Project Syndicate, 2013.

