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Moyen Orient et Monde

Sauver la Syrie et l’Amérique

Tribune
26/07/2013

Les critiques de la politique au Moyen-Orient de l’Amérique rappellent la boutade de Woody Allen dans Annie Hall : « La nourriture servie ici est vraiment infecte... et les portions sont si petites ! » Les États-Unis sont tenus pour responsables de nombreux maux dans cette région, et pourtant on les accuse de ne pas s’être suffisamment engagés, de « diriger l’arrière-garde », de ne pas soutenir la démocratie, d’abandonner leurs amis, etc. Compte tenu de toutes les accusations que les États-Unis essuient, quant à leur implication dans la région au fil des décennies, on pourrait penser qu’ils sont invités à rester chez eux.


Mais la région a un cruel besoin de leadership, et les États-Unis restent le seul pays à pouvoir y répondre. Le problème pour les États-Unis ne vient pas des divisions du Moyen-Orient, qu’il s’agit de mieux comprendre pour s’y frayer un chemin, mais plutôt des divisions au sein des États-Unis qui ont érodé le consensus national sur de nombreuses questions de politique étrangère. Ces différences internes ont laissé les États-Unis à l’écart durant les derniers bouleversements au Moyen-Orient.


Les États-Unis ont traditionnellement deux positions en matière de politique étrangère : réaliste ou idéaliste. Mais aujourd’hui, les opinions se sont fragmentées en un large éventail de positions ; une situation où le besoin de leadership se fait là aussi cruellement sentir. L’opinion maintes fois répétée du président Barack Obama selon laquelle « il faut bâtir notre nation chez nous », associée à son choix d’une guerre aseptisée par les drones, indique qu’il empiète sur les plates-bandes des isolationnistes de gauche et de droite. Il semblerait que l’unilatéralisme soit en passe de devenir sous peu un isolationnisme international. Les États-Unis doivent mieux expliquer à leurs propres citoyens les raisons pour lesquelles leur pays doit s’engager davantage dans l’aggravation des crises du Moyen-Orient. Cela ne veut pas dire que les États-Unis doivent nécessairement s’engager dans chaque crise.

 

Toutefois, que les États-Unis s’engagent ou non, ils doivent dans tous les cas déterminer leur politique.


La Syrie est un bon exemple. La situation là-bas, selon les avis de tous les experts, s’est métastasée et menace de devenir une guerre civile régionale à part entière. Les États-Unis ont réagi à cette catastrophe internationale en fournissant des armes légères à certains groupes rebelles pour punir Damas d’avoir utilisé des armes chimiques le mois précédent. Mais cela n’a infligé qu’une faible contrariété au régime du président Bachar el-Assad. Ce n’est pas une politique sérieuse. L’aide militaire doit soutenir un plan politique et non pas s’y substituer.


Il y a un mois, un bref espoir s’est fait jour lorsque le secrétaire d’État américain, John Kerry, s’est attelé à trouver une solution avec les Russes. Le soutien indirect au régime d’Assad (par le Kremlin) est une politique sérieuse et suggère que si les États-Unis doivent faire des progrès faute d’une confrontation avec la Russie. Ils doivent travailler avec les dirigeants russes pour trouver un compromis sur leurs divergences, de sorte qu’à la fin de ce processus, une conférence de paix puisse avoir lieu. En effet, une politique américaine réussie au Moyen-Orient a souvent comporté une solide piste russe. Au lieu de cela, les négociations avec les Russes semblent avoir échoué sur la tenue d’une conférence entre les parties prenantes au conflit et sur un accord pour des élections. Mais les élections dans des conflits sectaires ont tendance à n’être qu’un simple recensement, et le régime d’Assad, comme tous les autres acteurs, sait pertinemment que la Syrie est un pays à majorité sunnite. Il n’y a pas besoin de déclencher des élections pour déterminer cela.


Ce qui n’est pas connu est la question de savoir s’il existe une série d’arrangements politiques futurs sur lesquels les parties prenantes pourraient s’entendre. Personne ne le sait car cela n’a jamais été tenté. En attendant, l’administration Obama n’a fait aucun effort pour expliquer son action ni ses justifications, préférant exhiber publiquement sa nervosité quant à la complexité du problème. Mais ériger des monuments en l’honneur des problèmes difficiles n’est pas une politique. Comme Churchill l’a écrit par le passé à propos des « Mulberry Harbors » (son plan ingénieux de pontons flottants préfabriqués au lendemain du débarquement en Normandie), « les difficultés plaideront en leur faveur ».


L’explication d’une politique syrienne par Obama pourrait ressembler à cela : « La Syrie est un problème difficile. Si rien n’était fait à ce sujet, ce problème pourrait menacer les intérêts américains dans la région. Aucun camp ne peut avoir l’avantage ni gagner d’emblée ; il doit donc y avoir un règlement négocié sur les arrangements politiques qui suivront le conflit. Les États-Unis collaboreront avec leurs partenaires dans la région et à l’étranger pour aider les Syriens à trouver une issue. Les Syriens doivent comprendre à quoi ressemblera leur pays à l’avenir, de sorte que toutes les parties prenantes disposent d’une solution qui puisse être mise en place par la négociation plutôt que par la violence. » Il devrait alors formuler des mesures concrètes pour atteindre cet objectif : « Aujourd’hui, j’ai donné des instructions aux équipes du secrétaire d’État Kerry. Elles vont se rendre dans les grandes capitales internationales, en Europe et dans les pays de la Ligue arabe, ainsi qu’à Moscou, afin de s’entendre sur une série de principes grâce auxquels les Syriens pourront trouver un terrain d’entente. »


Le premier principe pourrait être que la Syrie continue à exister au sein de ses frontières actuelles. Un autre pourrait être que la Syrie soit un État fédéral doté d’une importante autonomie locale. Un troisième pourrait concerner la forme d’un futur Parlement. Et ainsi de suite. Une fois convenus, ces principes pourraient constituer un plan de paix international. Ce n’est que lorsqu’une ou plusieurs parties prenantes au conflit l’auront refusé que le moment sera venu d’envisager un sérieux effort pour armer certains combattants. En fin de compte, une solution à la crise syrienne dépendra de l’approbation des Syriens des futurs arrangements politiques. L’exigence américaine de démission ou de déposition d’Assad n’a pas été utile, car elle a marginalisé les États-Unis encore plus qu’Assad n’a pu l’être. Personne n’est supposé se joindre à des négociations qui auraient pour but sa propre disparition politique.
Mais tout ceci est déjà de l’histoire ancienne. Il y a ceux qui disent que la crise syrienne aurait pu être réglée il y a deux ans de cela, mais qu’il est à présent trop tard. Dans deux ans, certains répéteront la même chose. Mais si les États-Unis peuvent travailler avec leurs partenaires sur les détails d’un plan politique futur, ils peuvent encore sauver la Syrie, sans parler d’eux-mêmes.

© Project Syndicate, 2013. Traduit de l’anglais par Stéphane Garnier.

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M.V.

Soyons sérieux et lucide , les USA ont fait la démonstration en live, En Afghanistan et au Moyen Orient ..qu'il ont gagné un peu de temps géopolitique ou géostratégique ...sur le compte des autres pays de la régions...! il est souhaitable ...voir urgent pour notre devenir ...de ne plus compté sur eux...car nous ne voulons pas ressembler aux Afghans ou aux Tunisiens ,ni aux égyptiens, ni aux syriens, ni aux yéménites...Notre culture ancestrale est plus grande que leurs intérêts du moment.... Moralité faites du business avec les USA ,jamais de la politique ! (proverbe phénicien)

Charles Fayad

Pour paraphraser la boutade de Woody Allen citée par M. Hill, ""l’article servi ici est vraiment infecte... et les portions sont si indigestes !"" Je suis désolé, je n’ai rien appris de neuf…

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