Je me réfère ici par exemple à la conception de tafrîd, d’individuation, d’Ibn Sina (Avicenne), qui définit l’homme comme un être séparé qui a son existence propre dans le temps et dans l’espace, et à la conception de l’identique ou de la « mêmeté », « houwa-houwa » (lui et lui) chez les philosophes comme Ibn Sina, Miskawayh ou Ibn Arabi. Dans Le Traité d’éthique de Miskawayh (Xe siècle), celui-ci conclut que « l’individu est la réalisation d’une forme universelle qui se singularise dans la matière ». Sur le plan spirituel, l’auteur insiste sur l’identité à partir du redoublement, de l’entrelacement en miroir du « houwa ». Ibn Arabi fonde la connaissance spirituelle de l’homme séparé, de l’individu. Il faut dire qu’il y a toujours un fondement ontologique du houwa, de l’unicité de l’être.
Malgré cette liaison de l’individu à l’être et à Dieu, il y a finalement une pensée de l’humain, une pensée de l’identification et de l’individuation. La mise en jeu de l’individu comme élément de la pensée de l’islam, à la fois dans la socialité, dans la spiritualité et dans la politique, peut être une base référentielle d’une étude sur la liberté et le rapport de l’homme à la société civile.
Je réfère également aux travaux de l’Iranien Aboul Karim Soroush, pour lequel la société relève du règne de l’autonomie des décisions humaines, démocratiquement acquises, où l’islamité n’a pas à être imposée aux autres, chacun assumant dans son intériorité sa condition de musulman. Soroush milite pour une version « contractée » de la religion, à l’encontre des tenants du Hezbollah qui en ont une conception « dilatée » (respectivement, « ghabze » o « basté dine »). Dans la première représentation du sacré, son domaine est restreint à l’intériorité du musulman alors que pour les partisans du wilâyat el- faqih, il s’étend sur la totalité des relations sociales, cette « dilatation » du religieux étant, pour Soroush, synonyme de sa dilution. En effet, si tout se fait au nom de l’islam, celui-ci se dissout dans ces actes qui entament aussi sa crédibilité, surtout dans des décisions politiques qui sont, par nature, faillibles. Par contre, la version « contractée » de la religion sépare le sacré des servitudes de la vie sociale et lui donne toute sa spécificité en tant qu’expérience authentiquement religieuse de l’individu.
Dans cette perspective, une relecture du concept de la « oumma » s’avère aussi importante, surtout si l’on considère qu’il en existe une diversité d’emplois et de sens. Ainsi, outre la définition dominante qui la qualifie d’un groupe d’hommes et de femmes qui se lient et s’accordent par le choix d’une religion, de l’unité de la foi, et se traduit dans les faits par une unité sociopolitique –
l’identité islamique est l’axe fondamental autour duquel se constitue le groupe -, une autre ne la lie pas à la religion : par exemple, selon Fârâbi, elle est un « groupement d’hommes dans un territoire déterminé » (Idées des habitants de la cité vertueuse, traduit de l’arabe et annoté par Youssef Karam, Beyrouth-Le Caire, 1980, p.85). Il s’agit donc d’une forme de sécularisation de la oumma, d’une vision que l’on pourrait qualifier de pragmatique, où l’on s’accorde par exemple sur les critères suivants : intérêt commun, crainte, affinité, contrat, similitude de qualités naturelles, communauté de langue...
La relecture de concepts, de « normes », de traditions et de visions du monde ouvre la voie à la possibilité de concilier une vision théologique de l’être humain-sujet de Dieu et une vision juridico-politique lui octroyant la responsabilité de ses choix et ses actes. Les Libanais/es auraient donc la possibilité de s’insérer pleinement – ou de choisir le degré d’insertion le cas échéant – dans une communauté et de remettre en cause sa structure normative et institutionnelle, et de jouir des mêmes droits et responsabilités : droit à la différence, c’est-à-dire à s’unir aux autres grâce à ce qui sépare aussi, et droit à l’égalité, c’est-à-dire à s’accepter mutuellement sans être différenciés dans la lutte contre l’injustice. Ils/elles auront la possibilité de construire une nation !
Dr Pamela CHRABIEH
Université de Montréal, QC, Canada; USEK, Liban


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Oulà,madame le Professeur...en voilà une interprétation pour le moins osée de la conception de la Oumma de Farabi...hors contexte...hors réalité,en fait. On aimerait bien qu'il ait effectivement eu cete conception...cette vue des choses me fait penser à cette légende totale de l'existence d'un royaume espagnol merveilleux où auraient coexisté les musulmans,les chrétiens et les juifs...autre vue de l'esprit,totalement démentie par la réalité historique...mais bon,il n'est pas interdit de rêver et de se livrer à des spéculations concernant telle ou telle interprétation de la notion de oumma...wishful thinking at its best...
14 h 18, le 08 juillet 2013