Puis il remarqua que, une fois au pouvoir, cette mouvance régionale a légalisé, voire institutionnalisé la discrimination politique et le muselage de l’opposition dans chaque pays où elle a triomphé : un comité spécial par-ci, chargé par la Constitution elle-même d’autoriser, ou non, les candidats à se présenter aux élections (présidentielle notamment) en fonction surtout de leur degré de docilité par rapport à la tête du régime ; un autre comité par-là, chargé cette fois par la loi d’éradiquer un parti politique déchu, au passé dictatorial, sanguinaire et oppressif, prétexte en or pour maquiller l’interdiction faite à toute une communauté rivale, depuis dix ans, de participer effectivement à la vie politique d’un pays. Aux yeux de notre élève, le rapprochement avec les méthodes fascistes semblerait devenir plus tentant, mais il hésite encore.
Puis il se rendit à l’évidence que, dans son pays, ce mouvement politique est de nature essentiellement militariste. La différence principale et l’atout majeur de ce mouvement politique par rapport aux autres partis consiste en ce que sa colonne vertébrale est constituée par une milice dogmatique, très bien endoctrinée, entraînée et armée, la seule d’ailleurs qui viole sérieusement, par son existence même, le monopôle de la force armée censé appartenir exclusivement à l’État. Au début de son existence, cette milice s’est vu confier, depuis l’étranger, des missions de défense du territoire. Au fur et à mesure que son rôle grandissait, cette milice devenait une véritable armée idéologique de conquête, ayant tout récemment prouvé qu’elle était capable de lancer des offensives et d’occuper des territoires au-delà des frontières nationales. De façon quelque peu étrange, il lui vint brusquement à l’esprit que les SS, eux aussi, constituaient le bras armé du parti nazi et une force de frappe redoutable à l’intérieur, et qu’ils s’étaient transformés progressivement en Waffen SS : une véritable armée annexe, formée de combattants de plusieurs nationalités, unis par une seule idéologie (le national-socialisme) dans laquelle ils étaient endoctrinés dès le plus jeune âge, et qui se distinguaient par leur combativité particulièrement farouche et acharnée sur tout le front Est pendant les dernières années de la Seconde Guerre mondiale. Dans la foulée, une autre similitude a miroité dans l’esprit du bachelier : l’expansionnisme militaire comme but principal. Il s’est dit que, finalement, il est peut-être étonnant de voir la majorité de la population s’indigner devant les combats que mène ce mouvement politique sur un territoire voisin : ce que le commun des mortels pourrait qualifier de crime d’agression et de violation flagrante du droit international, eux ils pourraient plutôt l’appeler une conquête légitime de leur espace vital, une réalisation de leur rêve d’empire, une jonction coercitive des différentes parties formant leur croissant confessionnel.
Soudain, il retrouva ses esprits. Il éteint aussitôt la télé et se frotta énergiquement les yeux pour essayer de sortir de cet état second dans lequel il s’est plongé pendant quelques minutes. Il voulait oublier cette étrange impression de vivre lui-même aujourd’hui ce qu’il étudie dans ses livres d’histoire. Il voulait remettre de l’ordre dans ses idées, mettre fin à cette confusion, séparer dans sa tête le présent du passé. Mais beaucoup d’indices convergeaient, et malgré toutes ses tentatives, il ne réussissait plus à s’empêcher de penser que les deux époques étaient très similaires. Le sentiment d’aliénation persistait en lui et devenait de plus en plus oppressant. Que m’est-il arrivé ? se demanda-t-il. Vertige ou louchement sous l’effet de la fatigue ? Pourtant, l’ophtalmologue qui l’a examiné la semaine passée durant la visite médicale, juste avant l’épreuve sportive, lui a dit que tout allait bien. Alors, illusion d’optique ou plutôt perte d’illusions ?
Intrigant.

