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Nos lecteurs ont la parole

Justice muette et médias justiciers : que faire ?

Par Antoine MESSARRA
Il peut y avoir justice et médias, dans le sens de la coordination et de l’harmonie. Mais il y a aussi justice sans médias, c’est-à-dire une justice cloisonnée, sans rapport avec la société et une classe privilégiée de juges qui s’autojustifient ou qui se barricadent derrière une obligation de réserve qui devient une couverture à la paresse. Il y a aussi des médias sans justice, des médias justiciers et qui accusent, culpabilisent et condamnent, empiétant ainsi sur la fonction de la magistrature. Il y a aussi, plus grave, des médias contre la justice, qui perturbent la confiance dans la magistrature et la discrédite.
Le séminaire organisé par l’ordre des avocats de Beyrouth avec le soutien de l’Union internationale des avocats (UIA), sur le thème : « Justice et médias », avec la participation de magistrats, d’avocats, d’avocats stagiaires, de journalistes et d’acteurs de la société civile, débouche sur un panorama, un inventaire des problèmes et des perspectives d’harmonisation à la fois en faveur de la justice indépendante et de médias engagés dans des problèmes de société.
La magistrature ne détient pas le monopole de la justice qui est la responsabilité de tous en vue d’une société juste. La magistrature et le barreau sont certes des piliers du droit, non seulement pour rendre la justice, mais pour que la justice soit effectivement rendue. La justice, « rendue sur une double scène médiatique et judiciaire, alimente la scène médiatique et surtout la scène judiciaire dans le tribunal le plus rapide qui est celui de l’opinion » (Ramzi Joreige).
Justice et médias sont-ils « amis, ennemis, frères ennemis » ? Il découle de la délimitation du problème, plutôt des problèmes, la question : « Où se situe la frontière entre la justice qui ne peut tout dire et la presse qui dit tout ? » Il en découle aussi l’évidence : « Plus rien n’est à l’abri des médias. L’ignorer, c’est vivre hors du siècle » (Chakib Cortbaoui).

Les faits pertinents
Les développements actuels dans la communication font qu’on entre aujourd’hui dans les médias comme dans une halle aux légumes. Positivement, nombre de faits pertinents peuvent être relevés. Les médias qui ouvrent un débat jouent un rôle majeur. On considère que des propos même diffamatoires ne sont pas répréhensibles au cas où ils satisfont un débat d’intérêt général. La reconnaissance de la bonne foi du journaliste se fonde, d’après une jurisprudence récente, sur quatre points : l’existence d’un intérêt légitime, l’absence d’inimitié personnelle, le caractère sérieux et contradictoire de l’enquête, la non-violence de l’expression.

Trois perspectives nouvelles
Trois notions doivent être élucidées dans les débats sur les rapports entre justice et médias.
1. La presse, 4e pouvoir ? On a souvent parlé au cours du séminaire de la presse en tant que 4e pouvoir. Or la presse n’est plus aujourd’hui un 4e pouvoir, du fait que les quatre pouvoirs, autrefois distincts, de la politique, de l’argent, des médias et de l’intelligentsia, sont aujourd’hui concentrés en un seul bloc. On a besoin d’un cinquième pouvoir, celui d’une citoyenneté active qui fasse le contrepoids face à ce bloc mondialisé.
2. Que signifie liberté des médias ? Il faudra distinguer de plus en plus entre liberté d’expression en général et liberté des médias, laquelle porte sur l’information dans l’espace public et politique. La liberté des médias, aussi extensive qu’elle soit, ne peut l’être autant que la liberté d’expression dans des rapports interpersonnels et professionnels. Les médias défendent les opprimés, mais doivent respecter les normes publiques.
3. La notion d’événement : la notion même d’événement doit être clarifiée dans un monde ravagé par le scoop et le sensationnel. Pourquoi une bonne nouvelle ne fait pas la une des journaux ?

Que faire ?
Le besoin se fait de plus en plus sentir d’une justice de proximité, les médias pouvant sur ce point jouer un rôle de liaison. Un projet a été établi pour la création d’un secrétariat pour la communication au ministère de la Justice. Dans une stratégie de proximité, il faudra dénoncer et annoncer, en mettant en valeur des exemples normatifs de bonnes pratiques. À titre d’exemple, on peut citer l’émission La justice au quotidien, diffusée par TV5- Europe le 15/12/2001 dans le cadre du programme « Complément d’enquête ».
Au Liban, on peut citer le programme : « Observatoire de la magistrature au Liban » et les travaux de l’Institut des droits de l’homme au barreau de Beyrouth. « L’Observatoire de la magistrature au Liban » (2006-2007) à la Fondation libanaise pour la paix civile permanente se propose la vulgarisation et la diffusion de sentences judiciaires pionnières émanant d’une magistrature protectrice des libertés et garante de l’État de droit. En outre, le Master francophone de journalisme, à l’Université libanaise en coopération avec l’ambassade de France, l’Institut français de presse et le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes à Paris (1995-2010), a assuré la formation de 14 promotions de journalistes avec la plus haute exigence professionnelle et éthique. Le Liban jouit d’un riche patrimoine de couverture médiatique judiciaire, notamment grâce à l’apport durant près d’un demi-siècle de Bahjat Jaber dans an-Nahar.
Le séminaire constitue un exemple d’un effort conjoint et à poursuivre pour responsabiliser à la fois la justice et les médias, dans une perspective d’harmonie et de coordination.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel, professeur à l’USJ

*Le texte est un extrait inédit de la conférence de synthèse au séminaire organisé par le barreau de Beyrouth et l’Union internationale des avocats.
Il peut y avoir justice et médias, dans le sens de la coordination et de l’harmonie. Mais il y a aussi justice sans médias, c’est-à-dire une justice cloisonnée, sans rapport avec la société et une classe privilégiée de juges qui s’autojustifient ou qui se barricadent derrière une obligation de réserve qui devient une couverture à la paresse. Il y a aussi des médias sans justice, des médias justiciers et qui accusent, culpabilisent et condamnent, empiétant ainsi sur la fonction de la magistrature. Il y a aussi, plus grave, des médias contre la justice, qui perturbent la confiance dans la magistrature et la discrédite. Le séminaire organisé par l’ordre des avocats de Beyrouth avec le soutien de l’Union internationale des avocats (UIA), sur le thème : « Justice et médias », avec la participation de...
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