Dès que l’esquisse d’un projet d’intérêt public se présente, un collectif se forme, des architectes en faute de renom, des urbanistes désœuvrés, des intellectuels en manque de révolution, rejoints par quelques curieux, se regroupent sous une bannière identitaire qui ne veut rien dire, pour trouver à ce projet tous les défauts du monde.
Bien entendu ces gens-là ne sont jamais à l’orchestre, il se trouve toujours un ou deux politiciens que ce tintamarre arrange, pour plus d’une raison. À l’approche de la saison électorale, il vaut mieux dégager les routes, promettre aux électeurs monts et merveilles, pour reprendre ce projet, une fois élus, à leur compte.
Comme les médias ne sont pas connus pour disputer à la Société Saint-Vincent-de-Paul la palme de la charité, il faut, pour entretenir la gouaille, distribuer çà et là quelques deniers, faire des pancartes, orchestrer des campagnes de presse, de télévision, monter de toutes pièces des scenarii catastrophe. Demain le soleil ne se lèvera pas sur nos vertes prairies. Et j’en passe.
Ameuter des précieuses qui ne soient pas ridicules, le mascara coulant sur leurs belles joues rosies par le soleil, des messieurs en complet veston, chemise signée, jeans lacéré dernier cri, faisant plus matamores que nature, brandissant des banderoles qu’eux-mêmes peinent à lire, dans un piquet au coin d’une rue, sourire béat aux lèvres, s’indignant qu’un pan de mur où Jules César aurait pris ses aises soit démantelé pour percer une artère, décongestionner la ville et assurer des emplacements de parkings.
Les campagnes de presse, les reportages télévisés, les encarts dans les médias sociaux, les calicots, les plans qu’on présente, les études entreprises, les bouteilles d’eau qu’on distribue ; tout cela se chiffre, non par milliers, mais par centaines de milliers, compte non tenu des embouteillages et du mécontentement que ces rassemblements impromptus provoquent.
Qui paye ? C’est la question à une livre d’or.
Sans doute les sponsors de l’ombre aidés par – j’éviterais d’utiliser le terme maîtres-chanteurs – quelques personnes un peu troubles, qui ont fait de ces attroupements leur métier. Cela doit rapporter gros. Ainsi, à chaque fois qu’une route doit être ouverte, à chaque fois qu’un bâtiment vétuste, délabré, sans valeur, est sur le point d’être détruit, c’est sans étonnement qu’on retrouve leurs têtes ameutant le chaland et criant au scandale.
Je n’ai rien contre les vieilles demeures authentiques libanaises ou coloniales, c’est un trésor à préserver, sur lequel il faut veiller comme sur la prunelle des yeux. C’est notre passé, notre histoire, notre richesse, notre patrimoine.
Classer toutes les habitations vétustes, branlantes, dont les murs ne tiennent que par ce qui reste de peinture, est une injustice. Allez expliquer à un père de famille qu’il lui est impossible d’inscrire sa progéniture à l’école, de se soigner convenablement, parce que le taudis où il végète au milieu des cafards et des rats, bien que valant une fortune, ne peut être réhabilité. Le cachet de la rue où il a eu le malheur de voir le jour devant être impérativement préservé.
L’urbanisme dans les ville européennes impose de garder intacte, selon des critères bien précis, la façade d’un bâtiment ayant une certaine valeur architecturale, nationale, et de construire derrière. Puisque nous parlons gros sous, cela aurait comme incidence de faire cesser les passe-droits, les magouilles, et, cerise sur le gâteau, ferait baisser le prix des terrains, et par ricochet celui des habitations.
En ce qui concerne les nouvelles routes à percer pour tenter d’endiguer les embouteillages, faciliter la vie du citoyen, il est malheureux que pour soi-disant préserver un arbuste, qui n’existe que dans l’imagination de certains, on tente sous des mobiles fallacieux de tuer des projets qui, un jour ou l’autre, seront inéluctablement entrepris. Au quintuple du prix d’aujourd’hui. Nul ne peut arrêter le progrès.
J’aurais souhaité que le regard de ces personnes amoureuses des espaces verts, de la nature, des vieilles pierres, se porte un peu plus loin que notre capitale – elle étouffe il est vrai sous les chapes de béton, mais encore plus de l’étroitesse de ses routes –, vers les montagnes boisées que chaque jour on massacre et dont la verdure ne sera bientôt plus qu’un tendre souvenir.
C’est un enjeu beaucoup plus important et d’une actualité autrement plus pressante. Comme ces artistes et comédiens qui nous ont fait pleurer ou rire et meublaient en noir et blanc puis en couleurs les soirées de notre jeunesse.
Savez-vous, messieurs dames des collectifs et autres ONG, que beaucoup de ces gens-là nagent dans la misère et la pauvreté ?
Au même titre que le pan de mur qui vous tracasse, ils sont cois. Et si souvent ils ont joué la comédie – ce fut leur métier –,
dans la vie, la vraie, leur dignité les empêche de crier, de tendre la main, de geindre, de pleurer. Contrairement à votre mur, ils sont faits de chair, de sang et de sentiments. Ce sont des êtres humains.
Sauvez-les !

