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Nos lecteurs ont la parole

Les collabos de la IIe République

Youssef MOUAWAD
Pousserait-on l’effronterie jusqu’à écrire l’histoire de la collaboration au Liban au prétexte que l’on s’est déjà penché sur ce sujet brûlot en France ? Qui s’aventurerait à rédiger l’histoire du Liban de 1990 à 2005, quand le pays était mis en coupe réglée par le régime syrien ? C’est quand même tentant d’ouvrir la boîte de Pandore, à moins qu’on ne vienne nous expliquer que ce fut une occupation soft, sans collaboration à proprement dire, même si l’on a pu déplorer des cas isolés de turpitude humaine et bien des flagorneries et des courbettes. Libanais patriotes, gardez en mémoire les discours enflammés de ceux qui proclamaient, du haut des tribunes, combien ils étaient des saint Paul soudainement saisis par la vérité en empruntant le chemin de Damas alors qu’ils s’y étaient rendus pour donner des gages de soumission. Mais, nuance, les liens de consanguinité avec la Syrie permettent d’accorder les circonstances atténuantes et de fermer les yeux sur certaines gesticulations des hommes politiques et autres cabotins de service !
Car sous toute occupation, il y a une faune particulière qui prospère, celle des collaborateurs. Et si ces derniers ont tenu le haut du pavé à l’époque en question, c’est qu’ils étaient des réalistes. Ils se sont accommodés de l’air du temps en prenant la mesure des choses. Ils furent légion pour aller consulter l’oracle ;
ils faisaient antichambre à Anjar, au Collège américain de Tripoli, à l’hôtel Beau Rivage de Beyrouth, à la villa Jabre de Bolonia (Metn), etc. Les Syriens n’étaient pas très regardants quant à la qualité des recrues, encore moins quant à leur provenance. Ils recueillaient dans leur nasse, entre autres égarés, des intellectuels, des journalistes, des juristes, des hommes de religion (et de Dieu ?!), etc. En fait, toutes les corporations étaient représentées, et assurément la fine fleur de l’intelligentsia libanaise.
Dans la capitale syrienne, jeunes pousses ou vieux routiers de la « chose publique » se rendaient, emportés qu’ils étaient par un souffle irrépressible et un zèle de néophytes. Dans l’attente qu’on leur prête l’oreille, ils faisaient la queue. Jamais refoulés, ils piaffaient d’impatience dans les halls des grands hôtels de la capitale des Omeyyades dans l’attente de l’heure de vérité, quand ils allaient être enfin reçus. Ces quémandeurs trouvaient ces messieurs de la Guépéou syrienne très à leur goût ! N’est-ce pas qu’ils constituaient avec leurs officiers traitants des moukhabarate un même front, celui de la moumana’a contre l’ennemi commun, Israël et ses suppôts (imaginerait-on Jean-Paul Sartre trinquant avec une barbouze des Renseignements généraux au prétexte que tous menaient le même combat contre l’OAS ?).
À un confrère éminent juriste et chantre des libertés dans les prétoires, je reprochais ses fréquentes incursions à la Kommandantur de Anjar, tant il plastronnait après chaque visite dudit sanctuaire. J’osais lui glisser la question de savoir ce que penseraient les avocats parisiens de ses contacts insolites, contacts qu’il affichait sans vergogne. Alors l’orateur chevronné se dressa sur ses ergots et répondit sèchement en anglais et en joignant le geste à la parole : « This is Orient. » Bien sûr !
Évidemment, of course, si vous le dites, mon cher ami !
Nous sommes en Orient où il y a deux poids, deux mesures. En Orient, on peut très bien collaborer sans déchoir. Qui irait dire le contraire ? D’autant plus que les distinguos peuvent être très subtils : n’est-ce pas qu’il y a une sujétion noble par opposition à une sujétion servile ?
Mais ne soyons pas tatillons ;
il y a eu prescription depuis. D’ailleurs, la question ne se pose plus, attendu que ce juriste chevronné a changé de bord. Il a fini chez les « souverainistes » où il exerce sa voix de stentor à tout propos pour condamner le régime baassiste et se refaire une virginité. Question réputation, le général Mohammad Nassif (Abou Waël) doit le trouver bien ingrat, lui qui le faisait lanterner si courtoisement à Damas, comme tant d’autres qui s’empressaient de s’y rendre aussitôt convoqués.
Le pragmatisme, en l’occurrence, c’est au fond l’indifférence aux moyens, c’est une adhésion aveugle au diktat du plus fort. Et qui irait reprocher aux professionnels de la politique leur adresse ou leur fourberie ? Homme public ou intellectuel engagé, nul ne peut se prévaloir d’un parcours en ligne droite, d’une carrière linéaire et cohérente dans cette arène, dans ce théâtre d’ombres où l’on n’avance qu’en jouant des coudes, et où ne survit que le parjure.
Alors, n’est-ce pas trop aisé de jeter la pierre après coup, une fois que les choses se sont décantées ? Car, de fait, qui peut se targuer de clairvoyance en période trouble, quand la faculté de discernement vous échappe et qu’on n’a plus prise sur les événements ?
Des dilemmes, il y en aura toujours à un point donné, et la politique est affaire de concessions, unilatérales ou réciproques.
En l’espèce, il y avait néanmoins une attitude qui s’imposait ; il n’y en avait qu’une seule. Mais celle-là, il fallait l’adopter. La ligne de fracture entre dignité et laideur est nette, à moins qu’il n’y ait, là encore, lieu à distinguer.

Youssef MOUAWAD
Pousserait-on l’effronterie jusqu’à écrire l’histoire de la collaboration au Liban au prétexte que l’on s’est déjà penché sur ce sujet brûlot en France ? Qui s’aventurerait à rédiger l’histoire du Liban de 1990 à 2005, quand le pays était mis en coupe réglée par le régime syrien ? C’est quand même tentant d’ouvrir la boîte de Pandore, à moins qu’on ne vienne nous expliquer que ce fut une occupation soft, sans collaboration à proprement dire, même si l’on a pu déplorer des cas isolés de turpitude humaine et bien des flagorneries et des courbettes. Libanais patriotes, gardez en mémoire les discours enflammés de ceux qui proclamaient, du haut des tribunes, combien ils étaient des saint Paul soudainement saisis par la vérité en empruntant le chemin de Damas alors qu’ils s’y étaient rendus...
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