Salim Saifullah Khan lors d'un discours dans le district de Lakki Marwat, de la province septentrionale du Khyber Pakhtunkhwa. AFP PHOTO/DAMON WAKE
Les principaux partis pakistanais peuvent bien s'entredéchirer au plus fort de la bataille en vue des élections générales, mais dans un district reculé du pays, où l'allégeance tribale prime sur tout, ils cohabitent dans une harmonie toute fraternelle.
Dans le district de Lakki Marwat, de la province septentrionale du Khyber Pakhtunkhwa, située à la lisière des zones tribales considérées comme un sanctuaire des talibans et d'autres groupes liés à el-Qaëda, la grande famille Saifullah a placé ses pions sur une bonne partie de l'échiquier politique local.
Salim Saifullah Khan est le candidat à l'Assemblée nationale sous la bannière de la Ligue musulmane de l'ancien Premier ministre Nawaz Sharif, alors que son frère Anwar porte les couleurs de la grande formation rivale, le Parti du peuple pakistanais (PPP), aux élections provinciales qui se tiendront aussi le 11 mai.
Deux frères, deux partis, mais une tribu et une famille. Les "frères Saifullah" partagent le même QG de campagne dans la maison familiale du village de Ghazni Khel et apparaissent côte à côte sur des affiches électorales placardées à la grandeur du district.
Car en ces terres arides, à flanc de colline, la politique n'est pas une affaire de partis, de manifestes ou d'idées, mais de loyauté tribale. Le vieil Abdul Hamid Khan, rencontré dans la petite ville de Shahbaz Khel, n'a ainsi cure du président pakistanais Asif Ali Zardari du PPP ou de son rival Nawaz Sharif.
"Nous ne connaissons ni Nawaz ni Zardari, mais nous connaissons nos +khan+", nos seigneurs locaux, souffle-t-il. Avec son chapelet d'entreprises, la famille Saifullah contrôle une partie de l'économie et redistribue une ponction de sa richesse pour améliorer les infrastructures de la région peuplée par la tribu Marwat issue de l'ethnie Pachtoune.
"Nous sommes des Marwat. Ce sont nos princes et nous sommes leur peuple", renchérit dans une formule toute poétique Mehmood Khan Haji, un autre électeur local, à propos de la famille Saifullah.
Si les liens de sang jouent un rôle clé dans ce microcosme de la vie politique des villages pakistanais, ils ne garantissent pas à eux seuls la victoire aux élections.
Salim, candidat pour le siège de son frère aîné Humayun, qui a pris sa retraite, affronte ainsi Fazl ur-Rehman, le chef de la Jamaat Ulema-e-Islam (JUI-F), un important parti islamiste membre de la coalition sortante à Islamabad.
"Mon grand-père a été élu ici pour la première fois en 1936", à l'époque où le Pakistan faisait partie des Indes britanniques", clame Salim. "Depuis ce temps, nous travaillons pour la population locale", ajoute l'homme de 65 ans qui passe 15 heures par jour sur le terrain pour convaincre les électeurs.
Ce jour là à Shahbaz Khel, Salim, est attendu par une centaine d'hommes en tunique. Un doyen plaide allégeance à la famille au nom des hommes du village, mais demande à Salim d'en faire plus pour aider les villageois.
Car si les liens tribaux demeurent forts, la loyauté des électeurs, elle, s'étiole au fil des générations. Pour les Saifullah, comme pour les autres riches dynasties locales qui dominent la vie des campagnes pakistanais, il est donc vital d'écouter les plaintes des villageois pour maintenir leurs appuis.
"Chaque matin, il y a des centaines de personnes qui veulent nous rencontrer. Ils veulent des emplois, des promotions, ils ont des problèmes de santé, souhaitent avoir accès à de l'eau potable", explique Salim.
La lutte entre Salim et les islamistes est très serrée, mais il semble acquis qu'au moins un des frères Saifullah remportera un siège, estime Saifullah Khan Mehsud, un analyste spécialiste de ces régions reculées. Car si la famille Saifullah a contribué à développer la région, son éducation libérale et son style de vie occidentalisé peuvent jouer contre elle.
Le vieux Salim, lui, n'a qu'une idée en tête : remporter l'élection! Pour construire un nouveau barrage hydro-électrique sur la rivière Kurram qui traverse les terres de la tribu. "Lorsque ce sera fait, je pourrais dire aux gens : vous m'avez élu et j'ai livré la marchandise". L'heure de la retraite aura alors sonné et autre Saifullah reprendra le flambeau...
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