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Nos lecteurs ont la parole

Voyage sans escale, au plus profond de l’inhumanité

Par Jackie DERVICHIAN
L’amour, la fraternité. Oui, l’amour. Mais l’amour n’est pas le seul mythe fondateur de l’humanité puisqu’il est suivi immédiatement par le meurtre fratricide de Caïn. Pourtant, « n’est-ce pas la reconnaissance que le crime a eu lieu qui contribue à interdire qu’une funeste répétition ne vienne ensanglanter l’histoire ? »
Mon voyage est sans escales, au plus profond de l’impardonnable. Voyage jusqu’au bout du génocide.
Qu’en est-il lorsque l’histoire d’une génération est fracturée par l’irruption d’un génocide et que les rescapés, les descendants de rescapés ou de disparus en portent collectivement la trace ?
Comment faut-il donner vie aux paroles d’absence, aborder le territoire des larmes pour qu’il ne soit pas stérile, et redonner une aube à l’humanité ?
Peut-on faire abstraction de son passé, peut-on volontairement perdre la mémoire ?
Oublier est une manière d’extase. La damnation, en vérité, c’est cette insupportable mémoire. Et survivre à l’inhumain.
Plus que l’histoire elle-même, c’est le traumatisme, l’inacceptable, qui se transmet collectivement et individuellement.
Comment se sentir arménien sans besoin de se référer au génocide pour se conserver une identité de peuple ?
Chaque famille arménienne possède en elle un fragment du massacre vécu dans la chair d’un parent alors enfant, souvenirs cachés dignement d’un épisode honteux de l’histoire de l’humanité.
Nos grands-parents, mémoire du génocide, avaient leurs non-dits, le fait d’avoir vécu, d’avoir vu et d’avoir entendu les choses sans pouvoir les restituer, des souvenirs très précoces de contes ou de berceuses dont ne subsistait parfois que la mélodie, mais dont les mots enfouis renaissaient dans les chuchotements. C’était la mort et non le sexe dont les grandes personnes parlaient en chuchotant, et sur lequel on aurait bien voulu en apprendre davantage.
C’est une mémoire brisée, une mémoire complètement en morceaux, en bribes, qui revient donc par hésitations, par délits.C’est peut être cela : des mots qui questionnent, qui fouillent, qui réécrivent l’histoire officielle pour trouver du sens.
Mais au fond, les survivants eux-mêmes étaient un peu morts : lorsqu’ils ont survécu à une telle souffrance, à une telle horreur, peut-on toujours les appeler des êtres vivants. C’est pourquoi je parle de la résurrection des vivants.
La résurrection passe par le témoignage, elle passe par le pardon. Mais le pardon lui-même doit passer par la justice. Et cette résurrection des vivants passe au moins par la reconnaissance par le monde.
Aujourd’hui, le génocide a 98 ans.
Extermination des vivants, effacement des morts, effacement des traces culturelles : le peuple arménien a-t-il vraiment existé ?
Qui ne se souvient pas de ces restes de chaussures, de sacs, d’ossements, de crânes, de fémurs, sur les routes de Deir ez-Zor ?
Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Parmi les tout-petits, il y a ceux qu’on lance en l’air avant de les embrocher. Il y a des artistes à ce jeu de bilboquet infernal. Comme une digue qui crève, le délire sexuel, né de la constante frustration, ne peut se contenter du viol. Il lui faut, dans l’échauffement collectif, pouvoir trancher les seins, éventrer les femmes.
Ils sont morts, pour avoir refusé de vivre autrement que libres.
Notre humanité exige de donner, ne serait-ce que pour quelques instants, visage, nom, voix et, partant, mémoire vive aux centaines de milliers de victimes pour qu’elles ne soient pas simplement synonymes de chiffres, au pire, précipitées dans les caveaux de l’oubli et, au mieux, dormant dans les colonnes de quelques tableaux plus ou moins officiellement reconnus par la conscience qu’on dit collective et qu’il faut raffermir de jour en jour.
Peut-on avoir la mémoire pleine de ces regards de détresse, de ces plaies, de ces agonies et vivre et prier et vaquer aux occupations quotidiennes comme tout le monde ?
Nous les vivants, nous avons peur de ces morts qui nous rappellent les souffrances endurées. Et les morts ne peuvent trouver le repos éternel sans être pleurés par les hommes, symbole même du pardon accordé. Ces disparus reviennent hanter le monde des vivants telle une damnation : ils sont les racines du pays, ils portent en eux la mémoire collective du pays de Massis et d’Ararat.
Sans nous, ils ne sont plus rien. Sans eux, nous tombons dans le vide, d’une mémoire brisée.
Tous les hommes peuvent mourir, tous les Arméniens peuvent mourir, mais la parole reste là comme si elle habitait le monde. Il y a l’écho qui dira certainement le génocide.
Ils ne s’en sortiront que le jour où ils auront réglé le problème de la mémoire, justement.
Ce sera la chirurgie esthétique des âmes. Épiphanie, il faut corriger la nature lorsqu’elle s’est trompée. La laideur est une maladie aussi grave que les autres. Nous serons miroir pour rendre aux gens leur image, concave ou convexe lorsqu’ils sont désespérés, mais harmonieux et équilibrés lorsqu’ils ont envie de dépasser les marques du chaos.
Les Turcs soutiennent jusqu’à ces jours l’affirmation d’un mythe du génocide arménien, contre l’évidence même des témoignages et des écrits qui exigeaient notamment que « soient exterminés tous les enfants en âge de se souvenir » et « que soient dispersés les corps et labourés les cimetières ».
Dans ces temps de notre lutte pour la reconnaissance, plus jamais les Turcs ne broderont une histoire à partir d’un « il était une fois un peuple arménien ».
Aujourd’hui plus que jamais, s’impose à nous l’impérieux devoir « d’écrire » dans l’odeur de la mort.
Et là, j’énonce cette terrible évidence : « On peut se passer de ce que l’on a, mais on ne peut pas se passer de ce que l’on n’a pas eu. »
Maintenant les fils se renouent ; on va tisser notre histoire et la vérité et c’est peut-être nous, les enfants, qui allons l’offrir à nos parents et à nos grands-parents.

Jackie DERVICHIAN
Chercheuse
L’amour, la fraternité. Oui, l’amour. Mais l’amour n’est pas le seul mythe fondateur de l’humanité puisqu’il est suivi immédiatement par le meurtre fratricide de Caïn. Pourtant, « n’est-ce pas la reconnaissance que le crime a eu lieu qui contribue à interdire qu’une funeste répétition ne vienne ensanglanter l’histoire ? » Mon voyage est sans escales, au plus profond de l’impardonnable. Voyage jusqu’au bout du génocide.Qu’en est-il lorsque l’histoire d’une génération est fracturée par l’irruption d’un génocide et que les rescapés, les descendants de rescapés ou de disparus en portent collectivement la trace ? Comment faut-il donner vie aux paroles d’absence, aborder le territoire des larmes pour qu’il ne soit pas stérile, et redonner une aube à l’humanité ? Peut-on faire...
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