Ces temps-ci, les pères la vertu voudraient convaincre leur monde que si ces antres de la débauche financière n’existaient pas, il n’y aurait pas de tricheurs, une race – il faut tout de même le reconnaître – qui existe depuis le couronnement de l’argent-roi. Après celui du Grand Argentier, il y a depuis quelque temps le scandale Jean-Jacques Augier, du nom de l’homme chargé de gérer les comptes de campagne du candidat socialiste à la magistrature suprême. Le brave homme est détenteur, tout comme 129 de ses concitoyens, de sociétés, de placements et d’actifs dans les Caïmans. Encore les reporters du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) n’ont-ils pas fini d’éplucher les milliers de pages de l’opération « OffshoreLeaks » dans lesquels figurent – et ce n’est que la partie visible de l’iceberg – des centaines de cas.
Vouloir reprocher au chef de l’État français sa volonté de moraliser la vie publique relèverait d’un cynisme malvenu en la circonstance. Mais on a vu, non sans quelque inquiétude, les événements s’accélérer depuis la date du 19 mars et la machine étatique dévaler à grande vitesse la pente jusqu’à devenir bientôt incontrôlable. Un député UMP, Thierry Mariani, juge qu’il ne s’agit plus de « mains propres » mais de « tous à poil », et va jusqu’à apostropher l’autre camp : « Imaginez que les règles de transparence aient existé il y a un an, pensez-vous que celui qui a un compte en Suisse l’aurait déclaré ? » Hé ! Hé !
Mais il y a plus grave : le risque devient réel de voir une certaine presse troquer la plume (en l’occurrence l’ordinateur) pour le glaive de la justice, avec le risque d’en faire trop. On a eu droit ainsi au spectacle d’un Edwy Plenel, le patron de Mediapart, se dépensant sans compter sur les plateaux de télévision et dans les colonnes des journaux, en faire trop de crainte de ne pas en faire assez et même appeler à « un sursaut démocratique et social ». La caste politique, elle, sans doute soucieuse de se donner bonne conscience et au nom d’intentions pas toujours louables, se prend à accabler « ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal », croyant ainsi se blanchir (sans mauvais jeu de mots). Au fait, s’il ne s’était pas fait prendre, le cardiologue-planteur de cheveux-conseiller des puissants de la Phynance, n’est-ce pas qu’il siégerait toujours à Bercy? Sans compter qu’un homme qui fait le tour des banques, lesté de ses 15 millions d’euros, ne pouvait passer inaperçu trop longtemps. Immoralité de l’histoire : peut-être qu’après tout – pour peu que l’on veuille réussir, en politique ou en d’autres domaines –, il n’est pas condamnable, le « must », tiré du code de mauvaise conduite yankee, qui décrète : « Don’t get caught. » À quoi les faux moralisateurs d’outre-Atlantique ajoutent : « Et si, par malheur, vous êtes pris, avouez illico, et votre péché vous sera remis tôt ou tard. »
Mais revenons à la chose publique. Entre le remaniement ministériel préconisé par l’opposition, et pas seulement par elle, et le choc, François Hollande a choisi le second terme de l’alternative, avec un bonheur aléatoire. Demain, des voix s’élèveront pour dénoncer « des mesurettes » ; demain les Français, transformés en autant de Moloch, demanderont encore plus ; demain – qui sait ? – le pouvoir ressortira le regrettable « mon adversaire, c’est la finance ». Il reste que ce n’est pas à cause de tous les Cahuzac de France et de Navarre que le cher et vieux pays va mal, mais bien parce que le monde entier s’est enrhumé qu’il s’est, lui, alité. Et cela se traduit par 3,2 millions de chômeurs, des parts de marché à l’exportation en diminution de 19,4 pour cent, un déficit de la balance des comptes courants, alors que ces derniers connaissaient en 1999 un excédent. Alors que, d’ici à 2017, il faudra amputer les dépenses de 60 milliards d’euros.
Création d’une haute autorité, déclarations de patrimoine, mobilisation contre les Éden fiscaux... Autant de cautères sur une jambe de bois quand c’est d’un électrochoc que la France a besoin. Mais est-ce bien normal ?

