Résumé de l’épisode précédent : après avoir chassé le fermier Jones de la ferme du manoir, les animaux organisent la vie selon un système philosophique baptisé l’animalisme, et dont les lois sont : tout deux-pattes est un ennemi, sauf les volatiles ; tout quatre-pattes est un ami ; nul animal ne portera de vêtements; nul animal ne dormira dans un lit ; nul animal ne boira d’alcool; nul animal ne tuera un autre animal ; tous les animaux sont égaux.
Les cochons Napoléon et Boule de neige sont propulsés à la tête de la ferme renommée « Des animaux ». Après la bataille de l’étable et un bras de fer autour de la construction d’un moulin à vent, Napoléon parvient à chasser Boule de neige et devient seul maître à bord.
Rapidement, Napoléon vire autocrate, alors que les sept commandements de l’animalisme se dissolvent dans la dictature des cochons. Une fois leur pouvoir absolu bien établi, Napoléon et ses cochons redonnent à la ferme son nom d’origine et fraternisent avec les fermiers voisins, dont M.
Pilkington de la ferme de Foxwood.
La suite :
« Dans un premier temps, fermiers et cochons cohabitèrent au mieux, les premiers étant épatés par la capacité des seconds à faire plus trimer les autres animaux en les nourrissant moins. Au bout de quelques mois, pourtant, le fermier Pilkington vit dans le laisser-aller croissant des porcs une opportunité à saisir. »
Napoléon non seulement dormait dans un lit, mais le lit était désormais couvert d’un drap au tissage fin et d’une couverture de mohair. Il se levait tard, attaquait la journée par un café arrosé qu’il faisait durer jusqu’au déjeuner, sur quoi il enchaînait sur une sieste dont il sortait pile à l’heure pour l’apéro. Après le dîner, les cochons tapaient le carton en fumant des cigares jusqu’à plus d’heure.
Un beau matin, alors que les cochons roupillaient, Pilkington décida avec ses collègues fermiers qu’il était temps de se débarrasser des porcs.
Le soir même, Pilkington offrit à Napoléon et ses congénères qui venaient de finir de bâfrer un digestif tiré de sa cave personnelle, un alcool aux relents de pommes, qu’il aimait à appeler calva. Les cochons, au panthéon desquels figurait la gnole et la Golden Delicious, ne se firent pas prier, et en moins de temps qu’il faut pour le dire, firent leur fête à la vingtaine de bouteilles que Pilkington avait alignées sur la table.
Pilkington avait frelaté son breuvage, et bientôt les cochons sombrèrent dans un sommeil si épais qu’ils ne grouinèrent pas quand le fermier et ses complices les fourrèrent dans de grands sacs en toile de jute, avant de les balancer dans la rivière qui coulait derrière la grange. Si leur chair n’avait pas été si intoxiquée par un excès de nicotine et d’alcool, Pilkington et ses acolytes auraient fait du boudin.
Il se trouve que cette rivière, d’affluent en affluent, traversait bien des continents.
Un beau matin, un Chinois qui pêchait dans le fleuve de Shanghai vit le bouchon de sa canne disparaître dans les eaux sombres du Huangpu. Le Chinois étant costaud, sa canne aussi, il parvint à faire remonter le bouchon et découvrit au bout de l’hameçon le cadavre d’un cochon. Une semaine plus tard, des dizaines de carcasses de porcs avaient été repêchées, et les autorités chinoises assurèrent que le Huangpu, qui compte pour 22 % de la consommation d’eau de 23 millions de Shanghaïens, n’était pas du tout contaminé.
À des milliers de kilomètres de là, Pilkington se grattait la tête, cherchant un moyen de faire entrer du liquide dans les caisses, car depuis l’élimination des cochons, la cadence s’était relâchée.
Il se souvint de l’affaire Malabar, ce brave et courageux cheval que les cochons avaient envoyé à l’hôpital pour une remise en forme. Ça, c’était la version officielle. Officieusement, Malabar fut livré aux bons soins d’un abattoir contre une caisse de whisky.
Inspiré, Pilkington annonça à la jument Douce qu’il lui offrait un check-up santé. Le lendemain, Douce finissait finement hachée et lourdement assaisonnée entre deux couches de lasagnes.
Avec l’argent récolté, Pilkington boursicota et perdit son pactole.
À ce souci financier s’ajouta la mort inexpliquée de dizaines de moutons. Après dissection, Pilkington apprit que ses moutons avaient chopé la tremblante. Illico presto, il fourgua la moitié du troupeau à son abattoir préféré qui, ravi de mettre la main sur des animaux bradés, ne broncha pas en récupérant les ovins parkinsoniens. Quant au reste du troupeau tremblant, Pilkington en fit de la farine qu’il donna à brouter à ses vaches.
Désormais, son affaire tournait rondement. Les vaches mangeaient leur mouton sans renâcler, les frais de bouche de la ferme fondaient, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Alors, quand une vache vint à mourir, c’est sans hésiter que Pilkington la fit transformer, elle aussi, en farine, avant de la saupoudrer dans les mangeoires de ses congénères.
Quelques mois plus tard, plusieurs vaches meuglaient sous la lune et ruaient dans les brancards au moindre bruit. Pilkington dut se rendre à l’évidence, ses laitières étaient devenues barjot.
Par un froid matin de février, à l’heure de la biscotte trempée dans la chicorée, du ronronnement de RFI et de la chronique des matières premières de Claire Fages, Pilkington apprit que faute d’anchois, leur mets favori désormais trop rare et donc trop cher, les saumons d’élevage devenaient végétariens.
Pilkington, qui tirait la tronche depuis plusieurs semaines, sourit et décida, complètement requinqué, que les animaux, il en avait soupé et que son avenir passerait par le soja.

