On est servi. Au début, ce ne sont que chuchotis précieux dans l’appartement immaculé où monsieur et madame reçoivent à dîner. Seul l’ado qui promène une caméra intrusive sous leur nez introduit une touche d’étrangeté dans le décor.
Puis l’éclairage vire au vert fluo et tout bascule : madame est à quatre pattes, haletante, monsieur se jette sur elle dans un élan d’animalité. Tout au long de la pièce, les séquences alternent avec une fulgurance saisissante le dîner feutré (« délicieux ce vin, n’est-ce pas ? ») et les délires de père et mère Ubu, qui n’en paraissent que plus extravagants.
Pièce de potache, Ubu roi doit beaucoup à un certain M. Hébert, professeur de physique au lycée de Rennes quand Jarry (1873-1907) y était élève.
Père Ubu, sous l’influence de mère Ubu – cousine de Lady Macbeth –, assassine le roi Venceslas de Pologne, avant de faire périr les nobles et de partir en guerre.
Declan Donnellan prend un malin plaisir à décerveler le roi au presse-purée, quand il ne découpe pas les nobles au couteau électrique. Évidemment, l’appartement devient rapidement un champ de bataille maculé de bouts de cervelle, yeux énucléés et gigot en sauce.
« C’est très primitif. Jarry disait qu’il s’inspirait d’histoires enfantines », dit-il. Son « merdre » récurrent évoque les gros mots délectables de l’enfance.
Mais « au fond, c’est une pièce sur la violence qui est en nous», ajoute-t-il. « Les gens les plus effrayants sont souvent ceux dont on ne voit jamais la rage », tels les bourgeois policés qu’il met en scène, capables des comportements les plus bestiaux en un clin d’œil.
Trois langues
La réussite de la pièce tient évidemment beaucoup au talent des acteurs, qui en une seconde passent du délire total à la componction de convives parfaits à table.
L’adolescent inquiétant du couple, qui tire à la fin sur tout ce qui bouge, laisse entrevoir une autre lecture de la pièce, où tout se terminerait par un massacre à la « Columbine» (école américaine où deux adolescents tuèrent 12 étudiants en 1999).
« Quelque chose dans Jarry résiste à toute explication », dit Donnellan. « Le médecin peut toujours expliquer pourquoi le patient est mort, mais jamais pourquoi il est vivant », lance-t-il en français.
Le metteur en scène, physique rond et crâne parfaitement lisse, né en Angleterre de parents irlandais, passe avec aisance de l’anglais au français, qu’il pratique couramment après 25 ans de tournées en France.
Il assure choisir ses pièces « en fonction des comédiens», quelle que soit la langue : français, anglais ou russe.
Declan Donnellan produit en effet des ballets pour le Bolchoï (bientôt un Macbeth) et préside le Chekhov International Theatre Festival, avec lequel il a monté La Tempête comme Les Trois sœurs.
Les Gémeaux de Sceaux coproduisent régulièrement les pièces de sa compagnie Cheek by Jowl, créée en 1981 avec Nick Ormerod (Cymbeline, Troïlus et Cressida, Macbeth, etc.).
Andromaque, créée en 2007 en français, a fait un tabac en Angleterre. « Les Anglais adorent voir Racine en français », dit-il : la pièce a si bien marché outre-Manche que le quotidien The Guardian s’est fendu d’un éditorial sur la popularité de la culture française.
Quelle que soit la langue, les pièces partent en tournée internationale. Ubu roi, jouée jusqu’au 3 mars à Sceaux, part ensuite à Béthune, Bordeaux, Marseille et Londres (Barbican).


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