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Nos lecteurs ont la parole

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était

Dr Maria BASSIL
Dramatique, grotesque même est la réaction de certains internautes en mal d’inspiration à l’excellent article de May Makarem (L’Orient-Le Jour du vendredi 4 janvier 2013). Ils n’ont pas trouvé mieux que d’ironiser sur le tollé soulevé par la destruction de l’immeuble Médawar. Ils n’ont rien compris en fait. Ils n’ont pas compris que ce bâtiment n ‘est pas un simple édifice mais un symbole, celui de notre histoire. Situé non loin du Musée national, sur la rue de Damas, il semblait jusqu’à hier sommeiller comme les autres immeubles de ce quartier dans un charmant cadre arboré et ombragé qui évoluait en dehors du temps. Il a pourtant vu défiler le mythique tramway et les gros autobus rouge et beige d’avant-guerre. Il a sans doute regardé, certaines années, à travers ses énormes fenêtres et du haut de ses modestes trois étages, les commémorations du 22 novembre. Il a connu, tel un petit soldat vaillant mais stoïque, les affres de la guerre, les dérives et les excès le long de la ligne de démarcation entre francs-tireurs et autre rapts révoltants. Il fut, de par sa localisation, un témoin privilégié mais impuissant de la déchéance de Beyrouth lors de la division de la ville, puis un témoin de sa renaissance lorsque le quartier où il se trouve ne fut plus un no man’s land maudit. Il a survécu aux pilonnages sauvages et intensifs syriens et israéliens. Mais ce sont aujourd’hui des mains bien de chez nous, oui, oui, bien libanaises qui ont signé son arrêt de mort.
Le fait qu’Amin Maalouf, premier et seul auteur levantin jusqu’à ce jour à être élevé au rang d’Immortel sous la coupole de l’Académie française, ait passé sa jeunesse dans ses murs n’a pas dissuadé les personnes et les autorités responsables de cette mise à mort.
Un internaute peu zélé justifie même cette décision en disant – je le cite – que « les Maalouf n’était que des locataires ». Or dans toutes les villes qui se respectent et surtout qui respectent leurs grands hommes, la nation reconnaissante protège les lieux où vécurent ces derniers, et les plaques apposées au bas des immeubles indiquent le lieu «où ils naquirent et vécurent»,sans préciser s’ils en furent propriétaires. Cela ne représentant qu’un détail sans importance.
Je me demande si le groupe de promoteurs immobiliers n’aurait pas été mieux inspiré d’investir les sommes déboursées pour se payer ce petit bijou à ravaler l’immeuble Médawar, à magnifier ses atouts, à accentuer son côté vintage et à en faire un musée, un hôtel, une belle maison d’hôte en jouant la carte de la nostalgie, carte qui aurait fait le bonheur des touristes européens si friands d’histoire, d’âme et de cachet, et non de bling-bling.
N’aurait-t-il pas été autrement plus gratifiant pour eux d’investir tout cet argent dans une démarche peut-être un peu moins lucrative, mais ô combien plus noble qui est la contribution à la préservation du patrimoine national? N’auraient-il pas pu, dans un intérêt supérieur national, trouver le moyen de conserver la façade d’origine comme d’autres l’ont fait à Achrafieh?
À quoi va-t-on s’attaquer maintenant, après avoir éradiqué les jardins de la capitale, abattu des immeubles encore habitables, et surtout lacéré notre horizon avec ces tours infâmes? Il ne reste plus dans la ville et surtout dans sa partie est que... les cimetières. Allons-nous un jour assister à la profanation des tombes? Tout est possible apparemment puisqu’on profane bien notre mémoire et celle de nos parents.
Alors basta, il faut agir vite, plus vite, très vite avant que d’autres immeubles Médawar, témoins d’une époque à jamais révolue, ne tombent sous la coupe des promoteurs avides de gains faciles.
Les symboles, lorsqu’ils sont en danger, méritent qu’on se batte pour eux, qu’on soulève des montagnes pour eux. Les défendre et les préserver nous grandit.
Ils peuvent être humains, comme la petite Malala au Pakistan, Aung Saan Su Kyi, la grande dame de Rangoon et sa résistance pacifique, Anna Polikovskaya en Russie, Nelson Mandela en Afrique du Sud ou Raoni en Amazonie. Le monde n’est bien meilleur que grâce à eux. Mais les symboles peuvent aussi être littéraires, culinaires, vestimentaires, musicaux ou architecturaux, et leur défense est tout aussi fondamentale. Dans notre cas, la préservation du patrimoine doit être décrétée priorité nationale absolue à travers un lobbying tenace et puissant financièrement et politiquement et une mobilisation permanente sur la toile et dans les médias car, n’en déplaise à beaucoup, le beau doit perdurer et le beau, ce n’est sûrement pas ces complexes immobiliers impersonnels qui champignonnent partout, mais tout ce qui nous raconte une histoire, tout ce qui nous rappelle ou déclenche en nous le souvenir douillet et réconfortant d’une odeur, d’une saveur, d’une musique, d’une rencontre, d’un éclat de rire ou d’une émotion du passée.
Décidément, la nostalgie n’est vraiment plus ce qu’elle était.

Dr Maria BASSIL
Dramatique, grotesque même est la réaction de certains internautes en mal d’inspiration à l’excellent article de May Makarem (L’Orient-Le Jour du vendredi 4 janvier 2013). Ils n’ont pas trouvé mieux que d’ironiser sur le tollé soulevé par la destruction de l’immeuble Médawar. Ils n’ont rien compris en fait. Ils n’ont pas compris que ce bâtiment n ‘est pas un simple édifice mais un symbole, celui de notre histoire. Situé non loin du Musée national, sur la rue de Damas, il semblait jusqu’à hier sommeiller comme les autres immeubles de ce quartier dans un charmant cadre arboré et ombragé qui évoluait en dehors du temps. Il a pourtant vu défiler le mythique tramway et les gros autobus rouge et beige d’avant-guerre. Il a sans doute regardé, certaines années, à travers ses énormes fenêtres et du haut...
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