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Liban : Des employées de maison mettent en scène leur dur quotidien

Droits de l’homme La pièce « Shouting without a listener » a été présentée dimanche par l’employée de maison éthiopienne Rahel Zegeye. Histoire d’un combat pour les droits de la main-d’œuvre migrante domestique.
22/01/2013

Elles crient... mais personne ne les écoute. Elles crient leur désespoir, ces employées de maison éthiopiennes. Menées par une militante acharnée, Rahel Zegeye. Encouragées par un groupe de bénévoles de la société civile, sous le nom de Migrant workers task force. Soutenues par la Near East School of Theology et par son pasteur, Nabil Chehadé. Dimanche, pour la première fois, elles ont osé. Osé dénoncer leurs conditions de travail au Liban, les violations au quotidien de leurs droits, dans ce pays qui rechigne à réglementer le travail domestique. Par le biais d’une pièce de théâtre, Shouting without a listener (Crier sans être écouté), qu’elles ont présentée sur les planches du théâtre de l’institution protestante. Une pièce écrite et produite par Rahel Zegeye, employée de maison. Conjointement dirigée par la jeune femme et par Ibrahim Diab.


Lily, travailleuse domestique éthiopienne, raconte son combat au quotidien, contre la discrimination de la société libanaise envers les travailleuses domestiques étrangères, contre l’inefficacité de l’ambassade de son pays pour protéger et défendre ses pairs. Ce combat, c’est d’abord pour elle, Lily, qu’elle le mène. Victime de harcèlement de la part d’un patron sans scrupules qui la met enceinte après l’avoir violée, elle fuit la maison de ses employeurs. Désespérée. Mais soucieuse d’épargner une patronne modèle, qui n’a jamais rien su des pratiques de son époux.

Traitées comme une marchandise
Lily se bat aussi pour ses compatriotes. Avec la bénédiction de cette patronne qui la respecte et la soutient, au point de l’aider dans son combat. La jeune domestique apporte alors du réconfort et un peu de nourriture à sa voisine et compatriote, maltraitée et affamée par sa patronne. Elle n’hésite pas à se rendre au bureau de placement, pour rapporter ce cas de maltraitance. Mais elle est aussitôt remballée sans ménagement par le patron de l’agence, qui vient de recevoir une « livraison de bonnes ». Même scénario dans les locaux de l’ambassade d’Éthiopie où Lily harcèle au quotidien les responsables, dans l’espoir qu’ils se pencheront sur le sort de ces femmes enfermées et maltraitées par leurs employeurs libanais. Mais en vain. On la déboute. Les portes de l’ambassade lui sont désormais fermées.
Au fil des saynètes de cette pièce d’une quarantaine de minutes, sont évoquées les misères des employées de maison étrangères au Liban. Et ce à travers le quotidien de Lily, incarnée par Rahel, et celui d’autres employées de maison que côtoie la jeune femme dans sa vie quotidienne. Humiliations, maltraitance, malnutrition, enfermement, salaires amputés ou impayés, interdiction de sortie, horaires de travail, absence de congé hebdomadaire, harcèlement sexuel... Toutes les atteintes aux droits de ces travailleuses domestiques sont montrées du doigt. Rahel Zegeye ne ménage pas les employeurs libanais. Pas plus que l’ambassade d’Éthiopie, indifférente et inefficace, comme elle la décrit. Ni même les propriétaires de bureaux de placement, qui traitent les nouvelles arrivantes comme une marchandise et dont elle dénonce la cruauté.


Les scènes sont parfois crues, souvent caricaturales. Mais elles reflètent la dure réalité. Ici ou là, quelques notes de dérision, voire d’autodérision, qui font rire et pleurer à la fois. Car il était nécessaire de faire avaler la pilule à la Sûreté générale qui a autorisé la pièce, « après quelques petites coupes », comme le laisse entendre Omar Harfouch, acteur, organisateur et militant au sein de Migrant workers task force. « Mais le responsable à la SG était un sympathisant de la cause des employées de maison étrangères », reconnaît M. Harfouch.


« Il était important de ne pas trop attaquer notre ambassade, confie sans détour Mme Zegeye à L’Orient-Le Jour. Mais notre État nous vend comme du pétrole, et nous devons le dire. »

Le soutien des militants libanais
L’appel au secours des femmes migrantes tombera-t-il dans l’oreille d’un sourd ? Possible. L’absence de représentants de l’ambassade d’Éthiopie est criante. Aussi criante que l’absence de responsables libanais. Dans la petite salle de théâtre, à moitié vide, seuls des militants de la société civile, des représentants de l’Organisation internationale du travail et une poignée de femmes éthiopiennes sont là pour soutenir la cause de la main-d’œuvre domestique. Mais peu de représentants d’une société libanaise peu concernée par le sujet. Dans l’assistance, une femme réagit, choquée. « Est-ce possible ? C’est exagéré. Nous ne sommes pas comme ça ! » s’indigne-t-elle, au beau milieu d’une scène de maltraitance.


Mais Rahel Zegeye ne se décourage pas pour autant. Son message, elle tient à le faire parvenir. Elle y parviendra, grâce à la présence de médias étrangers et de rares représentants de la presse locale. « Je ne crains rien. Je suis dédiée à cette cause, même au prix de ma vie, assure-t-elle. Est-il possible que moi, à 33 ans, je sois encore jugée non responsable de moi-même, juste parce que je suis une employée de maison, alors que d’autres le sont dès l’âge de 18 ans ? » demande-t-elle. « Pourquoi n’avons-nous pas le droit de garder nos propres passeports ? » demande-t-elle encore. « Pourquoi doit-on nous accuser de vol si nous prenons la fuite pour avoir été maltraitées ? » poursuit-elle.
La jeune femme, qui a, elle aussi, souffert d’avoir été abandonnée sans ressources par des employeurs peu scrupuleux, durant la guerre de 2006, sait qu’elle n’est plus seule désormais. Non seulement elle a gagné le respect et la reconnaissance des membres de sa communauté qui la suivent dans son combat, mais aussi et surtout elle est soutenue par des militants libanais, principalement des jeunes, comme Omar Harfouch, Hassan Dib, Ibrahim Diab, Ferdaous Naili ou d’autres anonymes, qui œuvrent à la diffusion et la médiatisation de l’événement.


Autre soutien de taille de Rahel, Pierre Koutounjian, son employeur depuis bientôt 7 ans, qui a hébergé la jeune femme lorsqu’elle était dans la détresse et sans papiers et qui s’est démené pour régulariser sa situation. « C’est mon père, dit-elle avec gravité. Il m’a encouragée dans mon initiative. Il m’a même aidée à la rédaction du scénario et à la traduction de la pièce. »


Forte de cette détermination qui la caractérise, Rahel Zegeye se bat à présent pour l’accès aux soins de la main-d’œuvre étrangère. C’est d’ailleurs au profit de l’hôpital gouvernemental d’Azounieh, hôpital de la Békaa consacré à la main-d’œuvre étrangère, que seront versées les recettes de la pièce.

 

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