Dans les petites classes, nous nous amusions à nous surprendre en nous cachant dans les petites ruelles, y compris la rue parallèle Ibrahim el-Mounzer. Avec le temps, évidemment et heureusement, nos distractions changèrent. Mais cette rue continua à être le point de rencontre de tous nos rendez-vous.
Après l’école, certains de mes amis suivirent leurs études dans d’autres pays ; d’autres, avides d’idéaux, se convertirent au communisme. La distance combinée à une autre conception de la vie fit que nous nous perdîmes de vue.
Dix ans après, pour être précis un vendredi, la rue Ibrahim el-Mounzer se transforma en un paysage lugubre et apocalyptique. Le lendemain, je fis un tour de mon quartier pour constater les dégâts. Arrivant à la rue Mounzer, et à ma grande surprise, je vis Alain, qui était de passage au Liban, debout devant son immeuble, le quartier général de toutes les décisions stratégiques de notre enfance. Après tant d’années, je ne pouvais ne pas monter dans son appartement pour rattraper le temps qui nous avait séparés.
Le spectacle était désolant : les vitres jonchaient le sol, l’aluminium ne cadrait plus que des meubles au lieu des vitres, des restes de voitures calcinées s’étaient infiltrées dans la cuisine, criblée d’énormes morceaux de verre.
Malgré tout, la mère d’Alain insista pour me retenir à déjeuner. Elle m’annonça le plus sérieusement du monde qu’un miracle s’était produit puisque aucun des voisins n’avait eu la moindre égratignure. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, le cartésien que je suis décida de croire au miracle. Il suffit de faire un calcul basique pour comprendre. Comprendre que 6 étages avec 6 vitres représentent 36 mètres carrés environ de verres et qu’un centimètre carré peut grièvement blesser une personne. On ne peut donc que remercier la providence.
Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis mon dernier déjeuner avec Alain et pourtant j’étais chez lui avec sa famille à la suite d’un concours de circonstances macabres. Rien n’avait changé, à part les tableaux qui, sous l’effet du souffle dle l’explosion, étaient placées en diagonale, ce qui donnait peut-être un air plus contemporain à la salle à manger, et la présence d’un courant d’air – normal il faut dire car plus rien ne bloquait l’arrivée du vent. Mais l’essentiel était là, l’ambiance joviale dominait comme aux temps où je l’avais quitté.
Le besoin primaire de manger prit un sens que j’avais oublié, en même temps que celui de se regrouper autour d’une même table, de rigoler ensemble et de partager un même repas.
Dix ans après, je retrouve ma foi en l’amitié et la générosité que j’avais cru perdues à jamais.

