Une vue de l’exposition à l’IMA.
Il n’est donc plus besoin de présenter Bokja. Leurs créations ont tellement d’âme qu’elles ont séduit la directrice de l’Institut du monde arabe, de passage à Beyrouth. Mona Khazendar est venue sur place accompagnant un ami. En voyant les tapisseries intitulées par leurs créatrices « Le printemps arabe » et « l’automne arabe », elle a aussitôt proposé de les exposer à l’institut. Au début, Maria et Hoda croyaient qu’il s’agirait d’une exposition collective. Mais Mme Khazendar leur a proposé d’exposer seules leurs œuvres, qui privilégient avec des bouts de tissu des valeurs modernes et véhiculent des idées sociales. Hoda et Maria se défendent de faire de la politique, mais elles précisent que leur inspiration vient des événements, de la rue et de leurs propres convictions en faveur de la démocratie, de la liberté et du rôle des femmes. Leurs pièces peuvent ainsi transmettre des messages forts, mais avec une subtilité, une douceur et un humour bien féminins. Elles reflètent en tout cas la société dans laquelle elles vivent, marquée d’éléments de grande modernité et de nostalgie du passé. Ce sont aussi des artistes de leur temps. Les tweets, les grafittis côtoient ainsi les personnages symboles, les révoltés du monde arabe, l’invasion des informations, les fleurs et les oiseaux qui, eux, parlent d’espoir. « Les bokja girls », comme on les appelle dans le métier, concrétisent aussi dans leurs créations leur vision du rôle de la femme dans les révolutions et le sort qui attend celle-ci entre appréhension et espoir. La femme saoudienne est ainsi représentée avec un volant et des clés... Une attention particulière est réservée à cheikha Moza du Qatar pour son rôle dans l’amélioration de la condition des femmes arabes.
Maria et Hoda s’empressent de préciser qu’elles ne prennent aucune position et qu’elles ne veulent pas être récupérées politiquement. Elles se contentent de raconter, à travers leurs tissus et leurs créations, l’histoire d’une époque mouvementée, angoissante mais aussi pleine d’espoir.
Pour l’exposition de l’IMA, elles ont choisi de mettre en avant tous les membres de leur équipe, dont les portraits, pris en studio par la fille de Maria, Ayla, photographe professionnelle, couvrent tout un pan de mur de la salle d’exposition. Une douzaine de personnes au total, dont certaines, comme Rahmé, viennent de Syrie, d’autres, comme Siddiq, du Soudan. Mohammad est kurde de Syrie, Abou Youssef est irakien et ainsi de suite. Elles ont aussi choisi de les faire raconter leur histoire dans leur langue, sans traduction et leurs voix, parfois cassées par les malheurs, pétries d’amertume ou remplies de détermination et de conviction, accompagnent les visiteurs de l’exposition, qui ne comprennent peut-être pas les paroles, mais saisissent l’essentiel en voyant les œuvres et en écoutant les intonations. Car les deux femmes sont convaincues que la communication peut se faire de plusieurs autres manières qu’à travers les mots. Il y a les voix, mais aussi, surtout, les tissus, qui ont leur propre langage...
Plus de 300 personnes sont venues à l’inauguration de l’exposition et elles étaient souvent émues, confie Maria, par les histoires qui défilaient devant elles. Les barbelés qui enserrent la Palestine, les citoyens arabes affalés dans leurs fauteuils pour suivre à la télé les informations relatives aux révoltes, le drapeau algérien dans un coq français... les exemples sont multiples. En réalité, on ne peut pas raconter les œuvres de Bokja. Il faut simplement aller voir et se laisser imprégner par cet univers authentique, où le laid peut devenir source de beauté, où la violence se traduit par des couleurs et où le tissu afghan qui a sa propre histoire peut côtoyer harmonieusement un morceau de jute rêche, ou une soie venue du Japon. Au fil des œuvres, qui foisonnent d’une inspiration sans cesse renouvelée, Bokja tisse ses fils à travers le monde et raconte nos histoires à sa façon. Après l’IMA, les deux femmes espèrent faire voyager leurs œuvres dans d’autres salles d’exposition, avec un autre public, mais toujours pour raconter les hommes et les femmes à travers les étoffes.

