(Ernest Renan)
Les chrétiens du monde arabe sont figés dans un état de léthargie et semblent frustrés par un destin qui les dépasse. Les révolutions du printemps arabe entament une nouvelle étape historique comparable à l’éclatement de l’Empire ottoman au début du siècle précédent. À cette époque, certains chrétiens appelaient à maintenir le système des millets qui conservait leur droit de culte. En effet, il est apparu que le nationalisme arabe avait échoué à intégrer les minorités aussi bien politiques que religieuses, quoique les chrétiens étaient les principaux théoriciens du nationalisme arabe. De même, certaines voix chrétiennes appellent maintenant à soutenir les régimes autoritaires arabes tout simplement parce qu’ils appliquent un néosystème de millets qui préserve l’intégralité physique des minorités. En fin de compte, et loin du mythe, les chrétiens pourraient-ils survivre sans un régime autoritaire qui les protège?
Oui, puisque quémander la stabilité politique offerte par des «protecteurs» autoritaires tel un oiseau qui craint de quitter sa cage – car la liberté lui a été toujours étrangère – revient pour les chrétiens à faire table rase de leur histoire de défenseurs de la dignité humaine et de la liberté. Les chrétiens ont non seulement vécu avec l’islam durant des siècles, mais ils l’ont également assimilé; ils ont non seulement introduit les valeurs de la Révolution française en proclamant la première république dans le monde arabe avec la révolution de Tanios Chahine, mais, de plus, ils ont été l’un des fers de lance de la Nahda, la renaissance culturelle arabe du XIXe siècle. Pourquoi, de nos jours, les chrétiens se veulent-ils un corps étranger au monde arabe en réclamant ce que les autres ne peuvent leur accorder?
Ils réclament des garanties, comme si les droits à la vie et à la sécurité étaient des dons offerts. Ils réclament la liberté, comme si la liberté se prenait en la refusant à l’autre, en lui refusant même le droit à mourir pour cette liberté au nom d’une prétendue stabilité qui n’était pas si stable dans les geôles souterraines des dictateurs. Ils réclament qu’on respecte leur peur du lendemain, comme si le futur n’était pas toujours imprévisible, que l’existant n’était pas toujours contingent et comme si les autres groupes sociaux, politiques et religieux du monde arabe dessinaient tranquillement leur destin. Ils réclament qu’on respecte leurs spécificités culturelles, comme s’ils n’avaient jamais assisté à la création de la culture arabe. Ils réclament des garanties constitutionnelles comme si le communautarisme n’engendrait pas un autre communautarisme. Ils réclament la protection, comme si chaque protecteur n’était pas aussi par définition un oppresseur, etc.
Cette conception suicidaire du rôle des chrétiens a pour premier responsable l’état déplorable auquel sont arrivés ceux-ci sous les régimes autoritaires. La liberté s’est réduite au droit de respirer. Par conséquent, cette frustration, cette peur d’assumer sa liberté s’expliquent par l’intériorisation de la conception autoritaire de la vie politique, sociale et même philosophique et par le fait «que l’accoutumance à bien servir prend chez l’esclave des allures de liberté» d’après La Boétie.
Il est vrai que les bouleversements actuels sont porteurs de danger. Mais devant chaque danger, il faut choisir: ou bien l’abdication ou bien la révolution; la vraie révolution qui revient à se penser en citoyen acteur de son destin, participant à la construction d’une nouvelle structure constitutionnelle, sur la base du pluralisme démocratique et de la liberté individuelle.
Il s’agit de se refuser le luxe du spectateur qui se plaît à critiquer les acteurs du spectacle, en oubliant qu’avec chaque nouveau spectacle, il y a de nouveaux spectateurs.

