Je recommence, ce n’est pas ça que je voulais dire.
Il était une fois un Monsieur tout sourire, tout sourire.
Il avait le cœur si grand, aussi grand que la mer et ses vagues, le ciel et ses étoiles,
Il s’appelait Jacques, comme frère Jacques, il était né à Cholet et tous les habitants de Cholet l’adoraient.
Un jour, il atterrit au Liban, dans l’orage des éclairs de la guerre et du tonnerre assourdissant des orgues de Staline, des RPG ou AREBIJ comme ils se prononcent chez nous avec les stigmates de la peur qui vous tord le ventre mais que l’on occulte noblesse oblige pour être un homme, un vrai de vrai. Au début de la guerre, quand le monde entier parlait du Liban, il recevait de la maison mère des pères blancs suffisamment d’argent pour offrir des bananes et des livres aux enfants plus démunis que les autres. Puis avec le temps et un semblant de paix, les subsides s’arrêtèrent car en Afrique d’autres enfants criaient famine.
C’est alors que Jacques Bodet s’est tourné vers sa ville natale pour continuer à offrir à ses petits Libanais la possibilité d’appendre l’ABC et de manger une banane une fois la semaine. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Jacques Bodet était un homme pas comme les autres, il avait l’âme d’un missionnaire au cœur si grand qu’il débordait de sa poitrine et souvent les enfants pouvaient en entendre les battements. Mais il était aussi bien plus que ça et si je devais exprimer le fond de ma pensée je dirais que si Jésus revenait sur terre il aurait eu l’aspect de Jacques Bodet. Venant de moi, agnostique sur les bords, c’est un peu incongru comme comparaison mais pour tout vous dire, Jacques Bodet était comme on dit dans la langue de Shakespeare « something else » et pour emprunter la philosophie de l’abbé Zundel qu’il aimait beaucoup, je dirais que Jacques Bodet croyait en l’homme, donc il croyait en Dieu.
Avec ses deux bras il embrassait toute la misère ambiante du Liban dont il « était tombé en amour », comme disent si bien les Québéquois. Il avait même adopté les grands enfants, ceux qui n’avaient plus d’argent à cause des soubresauts du dollar entre deux rounds, ceux qui n’avaient plus de patients dans leur clinique, ceux qui ne pouvaient plus se permettre le moindre souhait, celles qui lavaient leurs draps à la main car les caprices du voltage et les coupures de courant avaient eu raison de leur appareils ménagers. Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à demander autour de vous et vos amis vous feront toutes sortes de révélations. Même qu’un jour il est arrivé sur la pointe des pieds chez la dame âgée qui faisait sa lessive à la main avec une machine à laver offerte par son ami de Cholet... C’est en une pareille occasion que je l’ai rencontré pour de vrai, oui, vrai de vrai. Il était tous les matins au chevet de ma mère, alors hospitalisée aux soins intensifs, et un jour il a débarqué tout doucement avec des pansements pour escarres arrivés tout droit de la ville de Cholet et introuvables en pharmacie, la guerre aidant. Il en était si heureux que son cœur débordait et le mien battait la chamade. Pour tout vous dire, il m’a touché là, au plus profond de moi. Il émanait de lui tant de tendresse et de bonté que ma vie a basculé et avec la mienne celle de milliers de personnes.
Je continue mon histoire ? Je vais faire vite car mes lignes sont comptées et pour tout vous raconter je ne sais plus par où commencer. Comme la guerre faisait encore rage, et malgré la coopération de Cholet, sa ville natale, il n’arrivait plus à scolariser tous les enfants démunis ou handicapés qu’il avait sous son aile.
C’est alors qu’il me dit :
– « Toi qui vis en dehors du Liban, tu ne pourrais pas m’aider ? »
C’est ainsi que, grâce à son sourire, naquit à Chypre, à Dubaï et au Canada une ONG, la LCF (Lebanese Children’s Fund) qui vint en aide à plus d’une association au Liban.
Voilà. Maintenant que vous savez presque tout et si vous avez apprécié mon histoire, je vous propose une union de prières en toutes langues et toutes religions confondues. Malheureusement, étant à Montréal, je ne pourrais y assister mais si vous y participez, et si vous lâchez prise, vous pourriez peut-être percevoir le petit clin d’œil espiègle et tout sourire du père Jacques Bodet de l’autre côté de la rive.
Najla Misk MALHAMÉ

