Il convient d’abord de préciser que si le clergé et les ulémas prêchent effectivement le mariage religieux, ils ne détiennent pas unanimement le monopole de l’opposition au mariage civil. Interviewé par Hoda Chédid, le président Omar Karamé, entre autres exemples, déclarait en 1998 à propos du mariage civil facultatif : « Je crois qu’un tel projet ne peut passer au Liban, tant qu’il y aura des croyants, car en tant que musulmans, nous estimons qu’il affecte notre doctrine religieuse en profondeur. Or nul ne peut aller à l’encontre des préceptes de sa religion ... » (voir http ://www.rdl.com.lb/1998/1998/entre1.htm).
Pour nous, chrétiens, ce raisonnement n’est pas loin du nôtre puisque le mariage est un sacrement de l’Église et que seul Dieu peut unir ou séparer les couples, bien évidemment par le biais de ceux à qui Il en a donné le pouvoir ici-bas (les prêtres).
Si par ailleurs le mariage civil va contribuer à souder les communautés en poussant le chrétien ou le musulman à être moins attaché à sa foi ou à cesser carrément d’être chrétien ou musulman, il n’a d’intérêt ni pour les croyants ni pour le Liban qui viendrait ainsi à en perdre sa vocation de porteur de ce précieux message d’unité dans la diversité, comme l’a souligné Jean-Paul II dans son Exhortation apostolique (1997). Le grand défi n’est pas de réduire la ferveur de la foi mais de ne jamais porter atteinte à la bonne entente islamo-chrétienne ; il en résulte un devoir de nous ménager les uns les autres sur nos contraintes pour sauver nos dénominateurs communs et nos valeurs respectives.
Défendre mordicus le mariage civil comme étant le seul acte de référence unissant les époux est contraire aux fondements de la foi et chez les chrétiens et chez les musulmans. Partant de là, quelle valeur aurait le mariage civil pour les fidèles des deux côtés si jamais il devait être suivi d’une cérémonie religieuse afin d’être consolidé en accord avec la foi des deux époux ? Tout argumentaire des Libanais croyants prônant le mariage civil comme seul acte de référence en la matière devient donc irrecevable.
Taxer d’autre part l’une des communautés plus que l’autre d’intransigeance sur le sujet est un argument qui n’a pas de poids ; car dans toute affaire où deux parties s’accordent en vue d’atteindre un même objectif, il y a toujours des circonstances nécessitant de convenir de certaines alternatives ou de faire des concessions par les uns là où il y a blocage chez les autres. Cette mesure de sagesse découle du principe même de l’acceptation mutuelle, à défaut de laquelle les perspectives de réelle coopération s’amenuisent. Le plus grand obstacle à une telle modération est le cas où la foi elle-même venait à être mise en cause ; et ce n’est pas en renonçant au mariage civil qu’elle le sera !
L’auteur de cet article était lui-même enthousiasmé par l’option du mariage civil facultatif au Liban ; il y trouvait une solution médiane innovante qui méritait bien d’être tentée, mais il a déchanté au vu du tollé provoqué par la relance de cette idée en 1997. Nos frères ulémas avaient alors immédiatement réagi en rejetant carrément cette possibilité. Du côté chrétien, le cardinal Sfeir avait à l’époque soutenu à juste titre que toute personne qui se contenterait d’un mariage civil aurait elle-même fait le choix d’abandonner l’Église. Autant avait-il raison de l’affirmer, autant avait-il été critiqué pour cette position qui n’avait effectivement rien d’encourageant, mais que certaines mauvaises langues interprétaient comme étant l’expression indirecte d’un refus pur et simple du mariage civil. Non ! Cette affirmation n’avait rien d’ambigu mais elle venait juste à propos pour avertir les fidèles, puisque l’Église n’allait pas faire obstruction au projet ; et c’est bien ce que Son Éminence devait rappeler ultérieurement (L’Orient-Le Jour du 06/02/2010, page 2). D’ailleurs, le patriarche Raï réitère aujourd’hui le soutien de l’Église au mariage civil, cette fois-ci obligatoire (novembre 2011), mais sans rien modifier à cette position fondamentale de l’Église exprimée par son prédécesseur puisqu’il souligne que « le sacrement du mariage viendrait par la suite et serait l’expression de la conviction religieuse des mariés » (L’Orient-Le Jour du 30/07/2012, page 5).
L’intérêt matériel d’une telle mesure est de faire procéder localement aux actes d’état civil des athées et des agnostiques. Mais voilà que d’aucuns y trouvent encore une manœuvre (L’Orient-Le Jour du 30/07/2012, page 5); ils reprochent au patriarche maronite d’être allé trop loin en préférant l’obligatoire au facultatif, prétextant que dans son for intérieur, il est réticent à toute forme de mariage civil mais qu’il jette ainsi la balle dans le camp des musulmans sachant très bien que, chez ces derniers, elle terminera sa course sans avoir atteint son but, puisque leur rejet du mariage civil obligatoire serait encore plus catégorique qu’il ne l’avait été du mariage civil facultatif. Ces critiques postulent donc à présent que si l’Église se contentait de renouveler son appui au mariage civil facultatif, le projet aurait plus de chance de passer.
Hormis le fait que l’acceptation générale du mariage civil facultatif n’est que spéculation, il y a là – avouons-le – de quoi dérouter les esprits les plus cartésiens quant au pied sur lequel il faudra danser et à la chanson qu’il faudra chanter ; que l’Église dise « pas d’objection au mariage civil facultatif » ou, mieux encore, qu’elle dise carrément « oui au mariage civil obligatoire », elle sera toujours dans le collimateur des râleurs et des grognons !
Tant qu’à faire alors, restons-en où nous en sommes car le jeu ne vaut certainement pas la chandelle escomptée au prix d’un conflit touchant aussi profondément la doctrine religieuse de nos frères musulmans ; d’autant plus que, quelle que soit la loi civile y relative, le mariage restera pour nous, chrétiens, un sacrement.

