Myriam Klink. Cette femme n’a pas eu besoin de faire six ans de sociologie ou de décrocher un doctorat en ethnologie pour comprendre de quoi sont faits ses compatriotes. Ce qui les excite. Ce qui les meut. Ce qu’ils sont réellement. Tous les Libanais ou presque savent qui est Myriam Klink : tous ou presque ont regardé son clip à en faire exploser YouTube; écouté et réécouté l’histoire de son pussy-le-plus-fort-de-tous-les-chats ; ils n’ont parlé que d’elle et encore d’elle pendant des jours et des nuits sur tous les réseaux sociaux possibles et imaginables ; tous se sentaient plus ou moins directement concernés. Obsédés, fascinés, aimantés non pas par la plastique de Mme Klink, ils en ont vu d’autres, son attirance pour la race féline, ses jeux de mots élémentaires ou ses simulacres d’orgasmes cryptozoophiles, mais bien plus par le titre de son (chef-)d’œuvre, le (sur)nom de son héros : ce fameux 3antar, depuis toujours l’incarnation absolue, l’épitomé ultime du mâle libanais, Terminator autoproclamé du quartier, du village, du caïmacamat, du mohafazat, du pays, du monde arabe ; bref, le surhomme.
Ce 3antar est absolument au cœur de ce qui fait que le Liban est encore, même si pour plus longtemps, un pays : pas au cœur de la nation, évidemment, ni de l’État, naturellement, mais au cœur de la tribu. Dans chaque tribu, il peut cohabiter une pléthore de 3antars, tous plus ou moins sous-chefs, plus ou moins bras droits du grand manitou, du sayyed, du docteur, du cheikh, du général, du bey ; tous toujours aux ordres, toujours à l’écoute, toujours prêts, scouts œcuméniques, exécuteurs parfaits. Bien sûr, ces tribus et leurs 3antars ont parfois des initiatives individuelles, obéissent à des réflexes ancestraux, se noient dans des dynamiques pavloviennes et font primer une déontologie très précise, aussi dégénérée soit-elle, mais jamais, au grand jamais, elles ne contrediraient l’ordre de l’émir des émirs.
Hassan Nasrallah excelle dans l’art de se foutre de la gueule du monde. Sauf qu’aujourd’hui, il ne leurre plus personne. La tribu Moqdad ne l’a peut-être pas averti avant de kidnapper Syriens et Turcs, mais il aurait suffi qu’il (sou)lève mollement son index pour que tous ces cagoulés coquets et leur branche intellectuelle, celle chargée des conférences de presse, retournent tranquillement fumer le narguilé sous le soleil békaaiote ou banlieusard. Aussi tendues que puissent être les relations entre les tribus chiites et le navire amiral, il est physiquement, moralement et techniquement improbable, impensable qu’une opération de cette envergure soit réalisée sans la primature, même silencieuse, du Hezbollah.
De cette envergure. Pas à cause du prestige et de la dignité violés et reviolés de l’État : honnêtement, cela n’intéresse plus grand monde, ni ici ni ailleurs, et ceux qui en sont encore soucieux ont définitivement baissé les bras : cet État n’est plus qu’un hologramme. Pas non plus à cause de la réputation et de l’image du Liban : honnêtement toujours, elles ne sont plus ni à faire ni à défaire ; à la limite, cette déchéance institutionnelle, ce remake cheap et affligeant de la guerre du feu pourraient même émoustiller certains amateurs d’exotisme ou de (profond) retour aux sources. Plus encore : croire que les rebelles syriens, militaires ou civils, ont le temps ou l’énergie de se soucier du sort d’une trentaine ou d’une centaine de leurs compatriotes pris en otages au Liban au lieu de crever sous les bombes des MiG serait une plaisanterie. Enfin, penser que les rapts du 15 août sont une réponse à l’arrestation d’un Michel Samaha réduit au rang d’apprenti terroriste et à la fermeté inédite et bienvenue malgré tout du tandem Sleiman-Mikati, serait tout aussi faux : cela fait longtemps que le gang Assad a exporté sa crise au Liban, bien trop longtemps.
De cette envergure parce qu’en prenant deux Turcs en otages, en menaçant ouvertement et officiellement les ressortissants du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête, les 3antars de la tribu Moqdad, c’est-à-dire le Hezbollah, c’est-à-dire les ayatollahs de Téhéran, viennent tout juste d’entamer un nouveau chapitre de cette guerre contre le sunnisme proche-oriental, cette guerre déclenchée un certain 14 février 2005, déjà à Beyrouth, et dont le Hezbollah ne voit pas à quel point il pourrait en être l’ultime victime.
Pendant ce temps, Myriam Klink prépare la suite de son 3antar my lovely cat. Pendant ce temps, Benjamin Netanyahu et Ehud Barak préparent l’attaque automnale contre l’Iran. Pendant ce temps, Hassan Nasrallah, que l’on pensait désespérément bloqué dans ses (dés)illusions juillet 2006-mai 2008, surprend tout le monde, choisit la sinistre nostalgie, le sanglant sépia, et replonge tête la première dans ces années 80 qu’il n’a jamais cessé d’adorer et de regretter. Depuis le 15 août 2012, il y est en plein. Ça y est ! Sauf que là, les cibles ont changé : elles ne sont plus occidentales, mais... arabes.
C’est dangereux : à 3antar, 3antar et demi, dit-on...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Les gens les plus constipés sont souvent les plus chiants . Ainsi sont ces barbus des chats et chiots qui miaulent ou griffent . Antoine Sabbagha
08 h 54, le 18 août 2012