Il y en a eu des hérésies au Liban. Il y en a tellement. Il risque d’y en avoir encore et encore. Des hérésies politiques, diplomatiques, économiques. Des hérésies morales. Sociales, sociétales. Des hérésies de toutes les couleurs, de tous les acabits ; des hérésies de toutes les hontes. Des propos ou des actes, ici des décrets péremptoires ou des diktats hallucinés, comme autant de preuves, si tant est qu’il en fallait, de la dégénérescence métastatique d’une république. Une sinistre tendance que l’histoire, la géographie et les spécificités du Liban ont salement stimulée : le lancer d’hérésies était carrément devenu sport national durant l’occupation syrienne. Depuis, bon an mal an, cela continue, avec des pics insensés : juillet 2006, mai 2008, mais avec une régularité d’horloge suisse. Tellement, qu’il y a même un palmarès pour récompenser les meilleures hérésies, une sorte de podium olympique insolemment squatté depuis quelques années par l’hérésie des hérésies : le triptyque armée-peuple-résistance. Le credo milicien de Hassan Nasrallah. Qui en a fait plus qu’une fatwa : une sourate.
Si la politique libanaise avait par malheur été discipline olympique et que Michel Sleiman en eût été cette semaine l’un des impétrants, il aurait d’abord gagné la médaille d’or et aurait ensuite et immédiatement subi un test de (sur)dopage. Très peu expansif, extrêmement mesuré, limite frileux et n’ayant jamais prouvé, du moins en public, un quelconque charisme, ce chef de l’État né à Doha sur les ruines d’un des plus gros mythes-mensonges de l’histoire du Liban : le Hezb n’utilisera jamais ses armes contre les Libanais, vient de dévoiler toute l’étendue ou presque de ces talents qu’il semblait visiblement déterminé à garder muets. Avec ce discours d’anthologie qu’il a prononcé à l’occasion de la Fête de l’armée, Michel Sleiman a signé rien moins qu’une entrée fracassante au cœur de la révolution du Cèdre ; un parachutage en or, ahurissant, inespéré et dont les répercussions sont déjà telluriques. Un peu Fouad Chéhab, un peu Michel Chiha en ce 1er août 2012, et en dynamitant rien moins, justement, que ce triptyque hezbollahi et en se révélant aux Libanais, Michel Sleiman s’est sûrement épaté lui-même. Quelques jours à peine après avoir, à la surprise générale, exigé la convocation au palais Bustros de l’ambassadeur de Syrie, le n° 1 de l’État est en plein Bonanza.
L’ancien commandant en chef de l’armée n’est pas né de la dernière pluie. Il avait vu, comme tout le monde, la chute prochaine de la maison Assad ; il en devine déjà toutes les répercussions au Liban. Il l’a vue aussi, cette brèche qu’il estimait indispensable pour sa mue, pour son anamorphose. Comme tout le monde, il l’(entre)voit, ce new deal ; il en mesure l’énormité, et le voilà, mine de rien, en train de paver la voie, de préparer le chemin, au mieux pour les législatives de 2013, au pire pour un second mandat (ce serait non seulement une énième hérésie mais une réelle catastrophe politico-morale : il s’est engagé à quitter le pouvoir en 2014) ou, plus probablement, pour aider Jean Kahwagi à lui succéder à Baabda (ce serait non seulement une énième hérésie mais une réelle catastrophe tout court : les Libanais ont soupé des ex-patrons de troupe tout excités à l’idée de troquer les galons pour la cravate). Comme tout le monde enfin, le président de la République l’a vue, l’urgence de ramener le 14 Mars en fanfare et en force à la table de dialogue – un 14 Mars qui n’en demandait certainement pas tant.
Qui dit champion olympique dit souvent grand perdant. Et ce n’est pas un hasard si, quelque cinq heures après le discours de Sleiman, c’est Hassan Nasrallah qui a pris le micro. Et qui s’est follement, infiniment déchaîné contre le locataire de Baabda. C’est énorme : c’est la première fois depuis la fin du mandat de Amine Gemayel que le Hezb a contre lui un président de la République en exercice. Quelque chose d’éminemment symbolique vient de s’écrouler. Aujourd’hui, et après que le CPL, le plus sournoisement possible, l’a lâché, la formation de Hassan Nasrallah, bras armé des ayatollahs de Téhéran dans le monde arabe et à la frontière israélienne, se retrouve dans son propre pays sans le moindre soutien ou la moindre couverture d’importance sunnite et chrétienne. Et si cela ne pousse pas les Libanais chiites à oser, à réfléchir, à rêver, à espérer, à enclencher enfin leur printemps, rien ne le fera.
Surtout que Hassan Nasrallah a tenu mardi le discours le plus virulent et (donc) le plus faible qui soit, alignant des trésors de mauvaise foi et d’arguments ineptes, mélangeant tous les pinceaux qui lui restaient et allant jusqu’à exiger une stratégie de libération pour les fermes de Chebaa et les hameaux de Kfarchouba. À la bonne heure. Que cette armée que presque tout le monde noie sous les dithyrambes récupère donc l’arsenal amassé illégalement par le Hezb, et qu’on laisse la diplomatie faire, maintenant que l’on sait qu’il sera mille fois plus facile, une fois le nouveau pouvoir installé à Damas, de déterminer l’identité des fermes de Chebaa.
Qu’on la laisse faire, cette diplomatie, à condition naturellement de révoquer avant toute chose ce champion olympique de l’incompétence qu’est Adnane Mansour et de le remplacer par, au hasard, le père de la 1701, Tarek Mitri. Qui saura, lui, comment agir.
Des jeux à Londres, des jeux à Beyrouth, mais là-bas comme ici, pas une seule fois encore d’hymne national libanais. Bien sûr.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Mais nous avons eu notre Phelps à Baabda, sauf que les mérites d'Emile Lahoud en politique brillaient par leur vide aussi puissamment que nous émerveillent les médailles du grand Phelps.
20 h 03, le 04 août 2012