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Nos Lecteurs ont la Parole

Très Saint-Père, un « Qadish » de votre part...

Saint-Père,
C’est avec une joie immense que les chrétiens d’Orient ont accueilli l’annonce de votre visite prochaine au Liban. Il s’agit sans aucun doute d’une visite apostolique porteuse de promesses et d’espoir pour tous. Les échos des préparatifs annoncent déjà beaucoup d’engagement de la part du Vatican, un véritable intérêt pour le Liban, et une série de bonnes intentions qui nous vont droit au cœur.
Parmi ces bonnes intentions, nous avons relevé votre intention de suivre des cours de langue afin de pouvoir vous adresser à nous en quelques mots d’arabe. L’effort est louable certes. Cependant, quelques mots en notre langue sacrée, et surtout identitaire, nous toucheraient bien plus profondément.
Très Saint-Père, le syriaque que nous entendons tous les dimanches dans nos modestes chapelles de montagne, dans nos églises de quartier et sur les autels des monastères portent dans nos cœurs la résonance de notre passé, l’écho de nos martyrs, les prières de nos saints et la voix de nos aïeux.
Nous sommes un peuple simple, du moins nos ancêtres l’étaient-ils. Les chrétiens de l’Orient martyr n’ont pas besoin de grandes paroles, mais juste de quelques mots dans lesquelles résonnerait encore la voix de saint Maron, saint Charbel, Mar Estéphanos Douaihy, saint Nehmtellah et sainte Rafqa. Notre langue syriaque n’est autre que l’araméen chrétien. Elle est donc par essence chrétienne et nous y tenons. Nos martyrs qui ont abreuvé nos montagnes de leur sang l’ont pratiquée dans leur vie, leurs chants et leurs prières. Elle est le témoin de notre identité et de notre culture. Elle est l’expression de notre foi en cette terre et en Jésus-Christ.
Depuis la fondation du Collège pontifical maronite de Rome en 1584, notre langue a connu toutes sortes d’aléas. Vers les débuts dudit collège, nos savants apprenaient et enseignaient le syriaque. Les Sionite, Hesronite, Ecchellensis, Sciadrensis, Sciallac, Assemani, ont tenu les chaires de syriaque, d’arabe et d’hébreu dans les collèges et bibliothèques d’Europe. Nos imprimeurs, comme Jacques Luna, ont édité à Rome les ouvrages en syriaque. Nos moines ont même fondé une imprimerie syriaque à Saint-Antoine-de-Qozhaya, au cœur du Liban, défiant l’Empire ottoman.
Petit à petit, le Saint-Siège, cherchant une porte d’entrée vers le monde arabe, se mit à encourager l’Église syriaque maronite dans l’enseignement et l’usage de l’arabe. D’abord comme langue étrangère, puis de plus en plus comme vocable remplaçant le syriaque à l’intérieur même de la communauté. En s’arabisant, les maronites devaient œuvrer à l’évangélisation des peuples arabes. On délaissa de plus en plus les livres syriaques et l’on proposa des postes de professeurs et de chaires d’arabe aux savants maronites. La connaissance de cette langue représentait de plus en plus un atout tandis que le syriaque se trouvait abandonné aux paysans illettrés des hameaux isolés du Liban et du Tour-Abdin (en Turquie actuelle). Le syriaque, déjà éprouvé par l’épée de la dhimmitude, ne put résister longtemps à l’ingratitude du monde chrétien.
Aujourd’hui, avec plus de 420 ans d’expérience de cette politique, et avec la réduction du christianisme oriental comme peau de chagrin, nous constatons que les chrétiens du Liban et d’Orient sont privés de leur langue et amputés de leur identité. L’invention du concept de l’arabité laïque vers la fin du XIXe siècle n’a nullement réussi à garantir leur existence ni le respect de leurs libertés. En revanche, leur repère identitaire incarné par leur langue a disparu, ne pouvant plus garantir la cohésion de leur diaspora avec leur montagne et leurs saintes vallées.
Si c’est l’ouverture vers l’autre que nous recherchons en tant que chrétiens, comment pourrions-nous présenter ce que nous ignorons ?
Dans la rencontre, nous devrions nous ouvrir à l’autre. Dans l’accueil, nous sommes supposés nous dévoiler et nous faire connaître. Or nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes. Nous ne pratiquons pas notre identité aussi clairement et franchement que notre concitoyen musulman.
Alors que les appels de plusieurs groupes se multiplient pour demander à l’Église et aux écoles chrétiennes de rétablir l’enseignement du syriaque avec le catéchisme, la voix du souverain pontife pourrait contribuer avec force au réveil de notre riche culture endormie. Le Liban la parle encore, cette langue de moines et de patriarches. Les sommets et les vallées, les villages et les bois portent toujours des noms syriaques. De son ventre, du fond d’une grotte, le Liban pousse encore une Gueoto (Jeita), un cri en syriaque. Et les chants montent dans les églises, les monastères et les chapelles dans cette langue sacrée qui refuse de mourir et que nous ne laisserons pas mourir.
Un simple Shlomo, un Qadish, un Barékh Mor de votre part, Très Saint-Père, réaliserait le vœu de notre saint de Hardine et de tous les autres saints qui nous ont demandé de ne jamais abandonner la langue de nos ancêtres. Un grand nombre de jeunes souhaitent de votre part ce grand signe d’espoir pour notre résurrection prochaine qui accompagnerait la renaissance du Liban. Ce n’est pas seulement notre pays qui se trouve suspendu à vos lèvres, mais toutes les communautés chrétiennes d’Orient et toutes les Églises syriaques de Syrie et de Mésopotamie.
En faisant part de notre dévouement et de nos sentiments les plus filiaux, nous vous remercions et vous attendons le cœur plein de foi et d’espoir.

Amine-Jules ISKANDAR
Architecte DPLG
Comité de la culture syriaque maronite

Saint-Père, C’est avec une joie immense que les chrétiens d’Orient ont accueilli l’annonce de votre visite prochaine au Liban. Il s’agit sans aucun doute d’une visite apostolique porteuse de promesses et d’espoir pour tous. Les échos des préparatifs annoncent déjà beaucoup d’engagement de la part du Vatican, un véritable intérêt pour le Liban, et une série de bonnes...

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