Les maisons de Joura, proches de la frontière syrienne, abandonnées par leurs habitants.
Entouré d’une ribambelle d’enfants – il en a eu treize après deux mariages –, Abdel Ghani Ahmad Abou Farès nous montre l’impact des balles sur son balcon, des tirs auxquels l’armée libanaise a dû recourir selon lui pour le convaincre d’abandonner son domicile, devenu très dangereux du fait de sa proximité avec des positions armées syriennes, à quelque deux kilomètres de là. Vraisemblablement lassés, les soldats de l’armée, qui sillonnent intensément la localité depuis peu, se sont résignés à l’abandonner à son sort.
Originaire de Ersal, ce sexagénaire n’a d’ailleurs pas une très bonne opinion de l’armée et de son rôle, convaincu que la troupe est venue « pour aider plutôt le régime syrien que les habitants de la localité ».
Une partie de ses enfants ont quitté avec leur famille, les autres sont restés avec lui, ne sachant où aller, comme il dit, surtout qu’ « il faut bien que quelqu’un s’occupe des moutons et des vaches ». En réalité, dira sa fille Zahra, « nous avons surtout peur que la maison ne soit occupée ».
Le visage jovial, l’homme, un peu blagueur, nous explique ne pas avoir peur de rester dans un village fantôme, quand bien même ses voisins se sont empressés d’abandonner leurs habitations sur ordre de l’armée, après l’escalade militaire qui s’est produite dimanche soir.
« Qu’est-ce qui peut bien encore advenir », lance-t-il, désabusé. Ce vieil agriculteur de 64 ans se plaint des conséquences des incursions syriennes sur ses récoltes et des dégâts qu’elles laissent souvent sur les lieux : impacts d’obus, balles perdues et, plus récemment, un incendie qui s’est déclaré dans une maison et une charge explosive placée dans une autre. « Ils ont fait sauter la maison de mon cousin, Jamal Deddé », affirme Abdel Ghani qui relève que la tension est montée depuis quelques jours et que le fracas des obus se fait désormais entendre nuit et jour. Parmi les victimes des tirs aveugles, une jeune fille de 23 ans, Khawlé Abdallah el-Atrache, qui a été atteinte de trois balles dans le dos, la paralysant complètement.
« Les habitants de Ersal sont honnis par les Libanais et par les Syriens qui nous accusent d’apporter de l’aide aux insurgés syriens. C’est une accusation infondée. Il n’y a aucun membre de l’ASL ici », affirme d’emblée Abdel Ghani, qui reconnaît toutefois aider « moralement » les opposants syriens et en tire même une certaine fierté. Il ne cache pas non plus la grande admiration et affection qu’il porte à Rafic et Saad Hariri, dont les portraits trônent côte à côte sur l’étagère d’un dressoir.
Après avoir entamé son récit en affirmant qu’il est emprisonné avec sa famille depuis trois jours à l’intérieur de sa maison, Abdel Ghani n’hésite pas une seconde avant de nous proposer de nous accompagner à 200 mètres de la frontière, pas loin d’une position syrienne, pour nous montrer le domicile de son cousin qui a sauté sous l’impact d’une charge explosive « placée par les soldats syriens ».
Dans un champ adjacent, une femme d’une soixantaine d’années également venait d’inspecter les dégâts de la maison détruite. Fattoum Hussein Flitti, la mère de Jamal Deddé, raconte, avec une bonne dose d’ironie, ce qui s’était passé. Un peu avant l’explosion, un soldat syrien était venu se plaindre auprès d’elle du bruit causé par une porte qui claquait continuellement. Elle lui promet alors de régler le problème puis s’en va chez sa fille. Deux heures plus tard, une grande déflagration fait sursauter les habitants. La maison de son fils venait d’être détruite.
« Vous savez, mon fils est à l’origine de tous les problèmes du monde. Il a agressé Bachar el-Assad et avant lui son père Hafez avant qu’il ne décède. Aujourd’hui, il soutient les insurgés comme si c’était un homme politique important », dit-elle sur un ton moqueur, citant les accusations qui circulent sur son fils.
Fattoum se lamente pour lui, affirmant qu’il « n’a plus rien », et dénonce le fait que personne ne pourra compenser leur perte. Les soldats syriens auraient même volé la mouné (les provisions pour l’année ) qu’elle gardait chez elle et les ustensiles de cuisine.
À quelques kilomètres de là, Abir, la propriétaire d’une petite épicerie adjacente au poste de la Sûreté, reprend les informations qui circulent depuis quelque temps sur les habitants de Joura.
« Il y a deux ou trois maisons dont les habitants sont en train de soutenir les insurgés syriens », dit-elle avec assurance sans pouvoir pour autant étayer ses affirmations.
Originaire de Kaa, un village frontalier chrétien, Abir affiche fièrement sa sympathie pour le régime syrien. Un sentiment plutôt compréhensible lorsque l’on revendique son appartenance au Parti syrien national social et son affection pour Hassan Nasrallah qu’illustre un immense portrait collé à la fenêtre de son épicerie. Selon elle, les habitants de Joura, « des sunnites venus s’installer ici après avoir acheté les terrains des chrétiens en 1975, ont fini par créer un véritable canton, avec ses écoles et sa mosquée ».
À une vingtaine de minutes de là, à Ersal, une autre enclave sunnite, Abou Hassan se défend des accusations qu’on impute aux habitants de Joura. Lui-même possède une maison là-bas que l’armée libanaise a perquisitionnée il y a quelques jours.
« J’ai des médicaments, des vivres et des couvertures chez moi. J’accueille régulièrement des réfugiés pour les aider. Mais personne n’a jamais vu un seul homme armé chez moi », jure Abou Hassan, qui dit préférer voir la troupe se positionner à la frontière pour protéger les habitants au lieu de s’introduire dans leurs domiciles.
Rejoignant les griefs exprimés avant lui par Abdel Ghani, il dénonce « l’absence de l’État » et « l’arrogance » des soldats syriens qui font la pluie et le beau temps à Joura. Pour Abou Hassan, ce n’est pas la contagion du chaos qui est à craindre dans ces localités limitrophes mais plutôt la poursuite du pilonnage syrien du secteur, qui a déjà fait beaucoup de dégâts à ce jour. Ce qu’il craint également, c’est l’afflux continu des réfugiés – près de 15 familles venues à Ersal au cours des deux derniers jours – et l’amenuisement des aides. Un fardeau que les habitants de ce village plutôt pauvre commencent à ressentir lourdement.
Originaire de Ersal, ce sexagénaire n’a d’ailleurs pas une très bonne opinion de l’armée et de son rôle, convaincu que la troupe est venue « pour aider plutôt le régime syrien que les habitants de la localité ».
Une partie de ses enfants ont quitté avec leur famille,...

