En face, l’urbanité ignore l’esprit de corps (assabiya) puisqu’elle reconnaît une diversité plurielle d’individualités possédant chacune une finitude charnelle, un corps propre. Au sein de l’espace urbain, il n’y aurait place que pour de tels individus dont l’allégeance première va à leur cité-patrie. Ce sont des citoyens qui se soumettent volontairement, non à la volonté arbitraire d’un chef inspiré mais à la loi aussi imparfaite fut-elle.
Ainsi compris, l’urbicide désignerait le rite de mise à mort de l’espace de la ville comme objectif identitaire et non comme objectif stratégique. Tout se passe « comme si la ville était l’ennemi parce qu’elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme (1) ».
On le voit à l’œuvre dans la révolution syrienne qui est, avant tout, un soulèvement urbain : les villes au sens large, avec leurs banlieues et leurs bourgs immédiats, sont saisies par une dynamique de rejet de l’urbicide que le régime pratique depuis presque un demi-siècle. Jadis, les masses arabes lançaient invariablement le slogan de la assabiya (esprit de corps) : « Par notre âme et notre sang, nous te rachetons ô notre chef. » Curieusement, ce slogan typique de l’esprit de corps n’est plus lancé par ces foules qui se soulèvent. De plus, ce même slogan se retrouve dans la bouche des supporters du régime oppresseur de Syrie qui représente la révolte syrienne comme un corps-à-corps entre le chef, comme âme du corps de la masse, et chacun des individus qui se jette à corps perdu vers la mort pour affirmer que son corps est à lui et à nul autre.
L’urbicide avait été pratiqué sur Beyrouth et le Liban depuis 1975. À partir de 1990 et des accords de Taëf, les forces de la badiya (bédouinité) et de la assabiya (esprit de corps) ont tout fait pour empêcher la résurgence de l’espace urbain. Ce rituel urbicide a culminé en 2005 par les assassinats pratiqués sur des figures éminemment symboliques de l’urbanité cosmopolite et non du particularisme identitaire. À Sarajevo, durant les guerres yougoslaves, ce sont les forces ultra-identitaires serbes et croates qui ont commis l’urbicide. En Syrie, c’est surtout Homs, espace urbain éminemment diversifié, qui est victime de la haine incommensurable de l’esprit de corps du régime factieux et clanique en place. La stagnation libanaise actuelle n’est rien d’autre que l’acharnement à empêcher tout épanouissement de l’espace urbain, donc de l’État de droit, au profit des territoires identitaires contrôlés par la bonne volonté d’individus, forts en gueule, qui se voient eux-mêmes comme la quintessence du corps collectif dont ils émanent.
Pour parler du Tibet et de ses revendications, on trouve tout à fait naturel de disserter sur la spécificité du bouddhisme Vajrayana et de son dalaï-lama comme symboles de l’identité tibétaine. Nos médias ne sourcillent aucunement quand ils parlent des « partis politiques chrétiens » comme étant la chose la plus naturelle du monde. Nul ne se préoccupe de froncer le sourcil en parlant d’un parti de Dieu (Hezbollah) comme s’il allait de soi que Dieu puisse diriger des milices armées et des bandes organisées aux activités on ne peut plus louches. Mais dès qu’on évoque une population syrienne qui réclame sa liberté en fonction de sa culture musulmane, tout le monde est saisi par une crise de psychose hystérique anti-islamique pour ne pas dire antisunnite. Cela confine parfois au racisme primaire. Le soulèvement urbain en Syrie s’exprime par la culture de la majorité de ce peuple et cette culture est musulmane. L’urbanité levantine, ce vieil héritage de Rome et de Byzance, a aussi une expression musulmane qu’on voit à l’œuvre. Il est temps que les Églises chrétiennes du Levant se souviennent que le christianisme n’a jamais prôné une apologie de l’identitaire. Ces églises frileuses sont invitées à se souvenir que leur religion est, à l’origine, une religion des villes et que le culte chrétien s’est répandu dans les campagnes et y a répandu l’urbanité, c’est-à-dire l’unité du multiple.
(1) François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, 1997, éditions Descartes & Cie, Paris.

