Juin s’achève. Crépuscules jaunes et brumeux, on aurait voulu dire « dorés » mais ils sont ainsi, assombris par la nouvelle « skyline » et la fumée nauséabonde des pneus brûlés du jour. Pour la poésie, il y a toujours dans le paysage ce cliché qui émeut sans faire exprès : les silhouettes superposées d’un clocher et d’un minaret. C’est vrai, ce voisinage architectural est nécessaire à la ville. Il la rassure, l’apaise, lui permet de croire à son immunité. Mais Beyrouth le sait bien, elle l’a toujours su, ses démons ne sont pas ceux qu’on croit. Ici, ce n’est pas la religion qui fait tache. On voudrait dire que c’est la politique, la malgouvernance, encore faut-il que ces mots renvoient à des concepts homologués plutôt qu’à des pratiques vasouillardes et empiriques. Entre mafias, tribus et clans féodaux, la démocratie libanaise consiste idéalement à répartir à équité le butin des commissions et des compromissions. La partie visible de cette foire d’empoigne cryptée, c’est le feu intermittent des pneus, au gré de l’humeur du moment. Mais là encore, trop de pneu tue le pneu et ce n’est même plus une information d’apprendre que la route de l’aéroport est coupée, on ne veut même pas savoir pourquoi. On va juste contourner, ou juste ne pas y aller si on n’est pas obligé de le faire. À force, les voyageurs, touristes (il y en a !) ou expats, percutent l’idée que Beyrouth a besoin de cette frime pour exister. Elle a du mal à affirmer son identité hors la guerre. Beyrouth, avec une sorte de coquetterie à rebours, imposerait ces comités d’accueil répulsifs pour se faire mériter. Et que nul n’entre ici s’il est géomètre. Surtout pas ! Ici, mieux vaut être un artiste et imaginer la ville entière comme une immense installation à ciel ouvert. Beyrouth, absurde microcosme où aucun système n’est applicable. Ni urbain ni politique en tout cas. Ici, on se contente d’en rire. Le phénomène du pneu brûlé est d’ailleurs une chance de plus pour la créativité légendaire des Libanais. La plus belle image de la semaine est celle d’un monticule de pneus redécorés par le duo de designers Bokja. Entouré de tissu fleuri, voici le nouveau blason souriant de cette population qui n’a plus que du feu de caoutchouc pour dire son désarroi, sa colère – et souvent sa mauvaise foi quand il s’agit de faire pression sur la justice pour obtenir la relaxation d’un malfrat. Déjà se multiplient les drapeaux frappés d’un pneu au lieu du cèdre. Bientôt quelqu’un éditera des modèles réduits de pneus à l’usage des touristes, un autre organisera des « pneu partys » où l’on pourra peindre, sculpter ou bêtement mettre le feu à l’emblème. Finalement, ça ne mange pas de pain, ça n’en donne pas non plus, et pour faire fuir le chaland, il n’y a pas plus efficace. Catharsis.
Juin s’achève. Crépuscules jaunes et brumeux, on aurait voulu dire « dorés » mais ils sont ainsi, assombris par la nouvelle « skyline » et la fumée nauséabonde des pneus brûlés du jour. Pour la poésie, il y a toujours dans le paysage ce cliché qui émeut sans faire exprès : les silhouettes superposées d’un clocher et d’un minaret. C’est vrai, ce voisinage architectural est nécessaire à la ville. Il la rassure, l’apaise, lui permet de croire à son immunité. Mais Beyrouth le sait bien, elle l’a toujours su, ses démons ne sont pas ceux qu’on croit. Ici, ce n’est pas la religion qui fait tache. On voudrait dire que c’est la politique, la malgouvernance, encore faut-il que ces mots renvoient à des concepts homologués plutôt qu’à des pratiques vasouillardes et empiriques. Entre mafias, tribus et...
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