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Moyen Orient et Monde

Où sont les conciliateurs pour la Syrie ?

Tribune
19/06/2012

Beaucoup de choses ont été dites à propos des similitudes entre le chaos en Syrie et les guerres balkaniques des années 1990. Cependant, même si les interminables boucheries en Syrie semblent en fait rappeler celles de la Bosnie, les interventions politiques et diplomatiques qui ont finalement amené la paix en Bosnie brillent par leur absence aujourd’hui.


Jusqu’à maintenant, rien n’a été proposé qui ressemble au plan du groupe de contact forgé au cours de l’été 1994 par des représentants de pays comme la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Russie et les États-Unis, programme qui fut d’ailleurs mis en vigueur l’année suivante à Dayton en Ohio, après des mois de va-et-vient diplomatique. En Syrie, le seul processus diplomatique se trouve entre les mains de l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, un homme courageux, qui, malgré les difficultés, a compris, contrairement à bon nombre d’analystes de ce dernier scandale international, qu’un règlement politique durable ne peut passer par la victoire exclusive d’une des deux factions opposées.


Personne ne peut assister à la violence actuelle en Syrie sans éprouver un sentiment d’horreur envers les attaques armées contre des populations civiles, pour la plupart désarmées, et perpétrées majoritairement par des groupes qui appuient le régime du président Bachar el-Assad. Mais ceux qui affirment que la Syrie est au bord de la guerre civile ignorent ce qui est devenu évident de jour en jour : la Syrie est déjà en état de guerre civile, une bataille dont les lignes ont été tracées depuis plusieurs mois.


D’un côté se campe la tribu minoritaire alaouite dont Assad est issu, qui au fil du temps a su attirer l’appui des sunnites laïcs pour s’approprier la part du lion d’un État autoritaire et chasse gardée d’un seul parti. Mais la coalition d’Assad est encore plus étendue, ce qui permet d’expliquer comment il a pu conserver le pouvoir alors que d’autres régimes de la région n’y sont pas parvenus. La communauté chrétienne de Syrie, une majorité de sa population kurde de 1,5 million et même les classes laïques de Damas sont réticentes à rejoindre un mouvement qui est largement perçu au pays – mais pas par le reste du monde – comme une opposition sunnite sectaire qui ne verra peut-être pas d’un bon œil le pluralisme culturel, si jamais elle accède au pouvoir.
Autrefois, le fait de qualifier de guerre civile un conflit dans une région aux problèmes complexes était un avertissement tacite que les étrangers ne devaient pas s’en mêler. Mais la guerre civile en Syrie a des ramifications beaucoup plus larges, qui pourraient entraîner un conflit régional de plus grande envergure. Étant donné cette menace latente, il devient de plus en plus évident que la volonté de ne pas s’empêtrer dans le guêpier syrien ne constitue plus un choix acceptable pour des pays qui ont intérêt à ce que le Moyen-Orient soit moins agité et plus démocratique.


Plus inquiétant encore, le conflit ressemble de plus en plus à une guerre menée par alliés interposés entre l’Iran et les États arabes sunnites, qui voient dans leurs propres populations minoritaires chiites une cinquième colonne potentielle de l’Iran. Les pays du Levant ont toujours senti l’influence persistante de l’Iran (notamment au Liban et au sein de certaines factions palestiniennes) en assurant un soutien matériel à Assad. À l’opposé, un grand nombre d’États arabes sunnites ont soutenu, à des degrés divers, l’opposition en grande partie composée de sunnites, une mosaïque de groupes allant des Frères musulmans à d’autres forces sectaires proches des salafistes ultraconservateurs de l’Égypte.


La Russie et la Chine, froissées d’avoir perdu la face en 2011 lors de l’intervention menée par l’OTAN en Libye, ont tenté d’empêcher la communauté internationale d’intervenir en Syrie. Ces deux pays craignent qu’une intervention, par voie militaire ou par des sanctions économiques, puisse nuire à leurs intérêts en Syrie, là où ils ont été, surtout les Russes, les joueurs extérieurs dominants.


En l’absence d’une intervention internationale concertée, les États-Unis et l’Europe ont surtout fait sentir leur poids par des condamnations verbales de la faction ayant commis l’immense majorité des actes de violation des droits de la personne : Assad et ses sbires. Ils n’ont pas manqué non plus de souligner le bilan des pertes en vie humaine afin de piquer l’orgueil des Russes pour qu’ils adoptent une position plus accommodante.


Il est peu probable que les dénonciations des actes d’Assad ou de l’inaction de la Russie produisent quelque autre effet que celui d’assurer aux auditoires nationaux que l’occident est, dans ce conflit, du côté des anges. Il est tout aussi improbable que des vies soient sauvées ou encore moins que la solution si désespérément attendue provienne d’une déclaration de soutien envers des groupes rebelles disparates et guère connus ; d’ultimatums morts dans l’œuf de résolutions de sanctions ; de demandes maladroites pour la démission d’Assad (comme si suivre ce genre de conseil était dans son programme) et d’idées bancales d’imposition de zones de sécurité (un fiasco innommable en Bosnie).


Ce dont le pays a réellement besoin, ce sont des négociations sérieuses et continues entre un ensemble de puissances internationales (que l’on pourrait aussi nommer le « groupe de contact » ) qui souhaitent un dénouement politique durable. Un « plan du groupe de contact » doit être rigoureusement mis au point avec Annan et son équipe (la seule organisation à ce point qui semble avoir accès aux deux factions). Qui plus est, toutes les parties prenantes au plan doivent ensuite épauler Annan, tant en public qu’en privé. Déclarer son appui au plan de cessez-le-feu d’Annan et laisser entendre ensuite aux journalistes qu’il est « en lambeaux », comme cela s’est produit à plusieurs occasions ces dernières semaines, ne donnera certainement pas les résultats escomptés.


Il est évident qu’une nouvelle sortie de crise est nécessaire et ce serait un bon départ si Annan pouvait convaincre les partis en cause du bien-fondé de son programme politico-diplomatique. Dans les Balkans, c’est l’équipe américaine qui a finalement persuadé les partis directement en cause d’adopter le plan du groupe de contact. Elle a réussi non pas en raison du génie américain, mais plutôt par un appui indéfectible de chaque pays qui voulait voir la fin de cet horrible conflit en Bosnie. Kofi Annan, le meilleur diplomate que nous puissions avoir dans ce dossier, a grand besoin de cet appui et le mérite sans réserve.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier
© Project Syndicate, 2012.

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