Mais comment cela est-il possible ? L’Everest, le mont Blanc, le Fuji Yama, Sannine peuvent-ils partir ?
Comme ça... simplement ?
Le roi du verbe a été longtemps silencieux.
Mais du fond de son mutisme de ces derniers mois, il lui arrivait de souffler parfois un mot. On s’y accrochait tous comme à une lueur d’espoir car on sentait qu’il n’avait pas perdu une miette de la conversation. Un mot, un seul nous suffisait. Mais encore faut-il dire qu’un mot de lui était chargé de plus de finesse, d’intelligence et de mordant qu’un discours entier de Démosthène.
Il détestait la bêtise, lui qui ne connaît pas la haine et qui sur le cercueil de son propre fils a appelé au pardon des meurtriers.
Comme le coq, emblème de son Nahar chéri, il chantait son éditorial du lundi qu’il avait façonné à grand renfort de ratures le dimanche, parfois jusqu’à tard dans la nuit. Les mots fusaient, portés par le courage, le panache et cette incroyable puissance d’analyse.
Homme d’une foi profonde, il était pétri dans son orthodoxie.
Homme d’élégance, de culture, sensible au beau, à la musique. Il me revient à cet égard l’image de ses larmes lorsque sortant de l’ascenseur d’un hôtel breton où il faisait une cure, il a été accueilli par une troupe de Tziganes conviée pour lui faire une surprise à l’occasion de son quatre-vingtième printemps. Oui, printemps parce que cet homme, dont le cœur vivait l’hiver perpétuel des drames sans nom qui ont jalonné son existence, ne vivait que pour les printemps. Les printemps de son quotidien avec Chadia, femme d’une immense culture et icône de discrétion, de douceur et d’amour. Les printemps de son jardin de Beit Méry, les printemps de son chêne de Mornas, mais aussi les printemps politiques à l’instar de ceux de Prague, de Lisbonne et ses œillets ou l’arabe qui se flétrit avant même de fleurir.
D’autres parleront de son incomparable parcours d’homme politique, de journaliste, d’écrivain, d’éditeur, de diplomate, de penseur et de maître à penser. Je me contenterai de ces moments hors du temps lorsqu’il serrait la main de l’un d’entre nous dans la sienne sans vouloir la lâcher, de ce regard malicieux assorti d’un sourire lorsqu’il faisait une pique, ou de ce regard d’une tendresse infinie lorsque pénétraient dans la pièce Nayla, Michelle, Nadia, Gabriella ou le petit Gebran. C’est si émouvant un lion attendri.
Shadi A. KARAM


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