Une princesse saoudienne a été interceptée alors qu’elle tentait de
quitter un palace parisien avec sa suite, sans payer la note,
dans la nuit de jeudi à vendredi 1er juin.
Immergée dans une eau à 37,3°, son corps couleur pain d’épice caché par dix bons centimètres d’une mousse aux bulles aussi fines que celles qui explosaient dans sa flûte, Maha comprit que cette journée serait la dernière au Shangri-La. Rapport au coup de fil qu’elle avait reçu plus tôt de Riyad.
Derrière la baie vitrée de la salle de bains, la tour Eiffel la regardait de haut.
Elle l’irritait, cette grande Parisienne ferreuse plantée là, indéboulonnable. Maha, le déboulonnage en forme de répudiation, elle connaissait.
Était-ce l’effet de la pression du départ à venir ou celui des sels de bain, elle se laissa aller un instant à la nostalgie, au temps où elle était Maha la princesse. Mais rapidement, elle eut la nausée – elle ne l’avait pas digérée la répudiation – et une envie subite de la répudier, cette tour Eiffel arrogante aux jambes arquées.
Elle tira une dernière bouffée sur la cigarette slim, jeta le mégot dans l’évier et laissa tomber sa main sur la sonnette.
Deux secondes plus tard, une jeune Malaise en noir et blanc entrait.
« Fais les valises Élise, on se fait la malle », lui dit-elle.
Maha la répudiée avait rebaptisé Laila Élise depuis son arrivée à Paris, six mois plus tôt. Elle trouvait que c’était mieux pour l’ambiance générale, pour se fondre dans la masse. Et puis elle trouvait ça chic. Elle avait même été tentée de faire apprendre le français à Élise après ses heures de travail. Puis elle s’était souvenue que Laila n’avait pas d’heures de travail et, par conséquent, pas de temps libre non plus.
« Très bien madame, lui répondit la Malaise, un peu massive. Quand partons-nous ? »
« Cette nuit », répondit l’ex-princesse.
« Cette nuit ?! », la voix d’Élise avait grimpé d’une octave. « Mais madame, il va falloir préparer 150 malles. »
« Eh bien fais-toi aider. Demande aux soixante clampins que je trimballe de s’y mettre aussi. »
« D’accord madame. Ce sera fait madame », répondit Élise, rapidement revenue dans sa tonalité naturelle.
« Parfait. Ce soir, Maha la répudiée devient Maha l’anguille », lâcha-t-elle encore.
Élise la regarda un instant, perplexe. L’anguille n’étant pas un animal commun du côté de Kuala Lumpur, la métaphore lui échappait complètement.
Une fois seule, Maha alluma une nouvelle cigarette, puis s’envoya une bonne gorgée de champagne.
« À la santé du wahhabite qui m’a répudiée », dit-elle à haute voix.
Elle en avala une autre : « À la santé des radins qui ont fermé le robinet à euros. »
Maha savait depuis deux mois déjà que ses factures n’étaient plus payées. Les truffes qui formaient sa suite aussi. Ce qui ne les avait pas empêchées de continuer à bâfrer aux frais de l’ex-princesse rebaptisée Maha l’ardoise.
Cette fois-ci, Maha, qui n’en était pas à son premier coup, avait réussi à tenir à hauteur de 10 millions d’euros. Et là subitement, on lui avait dit « khalas ! ». 10 millions d’euros... Mais pour l’affaire George V, le plafond était à 15 millions ! Quand, exactement, la ligne rouge s’était-elle effondrée ?
En tout état de cause, la ligne elle l’avait franchie de seulement six petits millions.
Six petits millions d’euros qu’on refusait de lui couvrir. Ce n’était même pas 88 000 barils de pétrole. Elle trouvait ça mesquin.
Elle avait demandé à Élise de faire le calcul, par acquit de conscience. Élise était douée avec les chiffres, elle avait un master. Maha, les chiffres, ça l’irritait.
16 millions d’euros pour un séjour en palace cinq étoiles pendant cinq mois pour une soixantaine de personnes revenaient à une dépense moyenne par jour et par personne de 1 770 euros. Une goutte d’eau dans un océan de pétrole.
Ce n’était pas elle qui nuisait à la réputation du royaume, c’était cette facture de manant !
De l’autre côté de la baie vitrée, la tour Eiffel se prêtait sans aucune pudeur aux caresses d’un soleil printanier à l’heure de l’apéro.
Elle sonna de nouveau.
Au bout d’une bonne minute, Élise apparut, le cheveu défait, une goutte de sueur luisant sur la tempe gauche.
« Oui ? » interrogea-t-elle un peu abruptement.
« Je sors, apporte-moi mon peignoir. Je suis un peu lasse, je vais faire une sieste. Je crois que je déprime. »
La Malaise s’exécuta rapidement, puis replongea dans ses malles.
Quand Maha se réveilla, il faisait nuit. La chambre était vide.
La princesse sonna. Élise apparut, les traits tirés, le dos un peu voûté, mais l’œil vif.
« Tout est prêt ? »
« Oui », siffla Élise, qui sous l’effort avait une propension à virer asthmatique. Ce que son excès pondéral n’arrangeait pas.
« Parfait, tu m’apportes un pantalon, des baskets et une chemise. Tu divises ma suite en groupe de cinq. Le premier groupe part maintenant, discret. Le second, 15 minutes plus tard, etc. Tu leur dis de m’attendre au coin de la rue Fresnel et de la rue Foucault, juste derrière l’hôtel. Que les chauffeurs y garent les Jaguar et qu’ils laissent les moteurs tourner. J’en ai pour une heure, maximum. »
« Mais maintenant, on va où ? » demanda Élise.
« On va au Royal Monceau, il appartient à des Qataris, ils ne devraient pas nous embêter avec des histoires de sous, eux. »
Élise sortit, transmit les ordres. Au bout de cinq minutes, la princesse déchue entendit de l’agitation derrière la porte de sa chambre, sur le palier qu’elle avait loué. La grande évasion avait commencé.
Cinquante minutes plus tard, habillée, maquillée, parfumée et ses lunettes de soleil sur le nez, Maha l’anguille se faisait attraper en bas du grand escalier par un concierge pas peu fier de l’avoir ferrée.
Il était 1h. Dehors, la tour Eiffel scintillait.
quitter un palace parisien avec sa suite, sans payer la note,
dans la nuit de jeudi à vendredi 1er juin.
Immergée dans une eau à 37,3°, son corps couleur pain d’épice caché par dix bons centimètres d’une mousse aux bulles aussi fines que celles qui explosaient dans sa flûte, Maha comprit que cette journée serait la dernière au Shangri-La. Rapport au coup de fil qu’elle avait reçu plus tôt de Riyad.Derrière la baie vitrée de la salle de bains, la tour Eiffel la regardait de haut.Elle l’irritait, cette grande Parisienne ferreuse plantée là, indéboulonnable. Maha, le déboulonnage en forme de répudiation, elle connaissait. Était-ce l’effet de la pression du départ à venir ou celui des sels de bain, elle se laissa aller un instant à...


Dans ma réaction il faut lire : Madame Sueur. Merci.
06 h 29, le 08 juin 2012