Depuis plusieurs années déjà, la ville est le théâtre de conflits et d’émeutes entre des groupes armés de Jabal Mohsen et de Bab el-Tebbanneh. Ville d’accueil des réfugiés de tous bords, sa démographie n’a pas cessé de se modifier. Dès les premières heures de la journée, elle est assaillie par une foule de gens, estimée à 500000, venus des régions proches pour y accomplir des besognes administratives. Cela crée un chaos indescriptible, notamment aux entrées de la ville.
La nuit du 11 mai 2012, la population a été réveillée par un tonnerre de bombes et de coups de feu. Bien qu’habitués à ces réveils brusques depuis quelque temps, cette fois-ci c’était différent pour les habitants de la ville. « Les guerriers du Jabal sont commandés par une puissance étrangère », disent les uns. « Ceux de Bab el-Tebbaneh aussi », rétorquent les autres. Et les combats reprennent de plus belle.
La place Abdel-Hamid Karamé, d’où émanaient les klaxons assourdissants, n’est plus pareille. Le manège de voitures folles et de passants étourdis a été remplacé par le couvre-feu et la peur. Les nouvelles sont tombées très vite. Cette fois, les émeutes n’ont pas le même impact. On a violé la liberté de la ville. La violence a repris de plus belle et les réactions sont virulentes. La ville s’est scindée en deux.
La question qui se pose maintenant est: «Pourquoi nous, pourquoi Tripoli?» Quel sort s’acharne sur cette ville? Et enfin, pourquoi l’État ne fait-il rien pour calmer le jeu ?
La ville de Tripoli est la plus pauvre du Liban. Bien qu’elle soit la plus industrialisée du pays, le revenu moyen y est beaucoup moins élevé qu’ailleurs, mais le pouvoir d’achat est très élevé. Tant et si bien qu’on la prénomma « la mère du pauvre ». Malgré cela, une bonne partie de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, et de plus en plus le fossé se creuse entre les différents quartiers. Un petit détour par les quartiers de Hay el-Tanak (le quartier de la taule), ou par celui du Deftar, permet de réaliser l’état de pauvreté de leurs habitants. On croit rêver; on s’imagine dans les artifices de décors de film, mais on se rappelle aussitôt qu’on est bel et bien au cœur de la capitale du Nord et la deuxième ville du Liban. Pour cette raison, beaucoup de jeunes l’ont désertée à la recherche d’un revenu plus alléchant, et une partie de sa population l’a quittée dans l’espoir d’une vie meilleure. Et dire que cinq ministres actuels sont originaires de cette ville, et que trois d’entre eux figurent parmi les hommes les plus riches du pays !
Tripoli est la ville mamelouke et ottomane par excellence. Les traces indélébiles de ces deux conquérants sont restées gravées dans sa pierre et dans les us et coutumes de sa population. Tripoli a toujours été une ville conformiste, religieuse et pieuse. Les Tripolitains sont fiers de leurs mœurs et des valeurs auxquelles ils tiennent, qu’ils transmettent de génération en génération, même si les années 50 ont amené le développement et l’émancipation de la femme. Mais la guerre civile a fait que quelques organisations secrètes s’y sont installées et la ville s’est radicalisée petit à petit. Le contexte économique et social s’y prêtait certes, mais il existe d’autres raisons.
Juste avant la guerre, la ville connaissait des heures de gloire. Une vie culturelle sans précédent la distinguait. Les salles de cinéma foisonnaient, et les cafés-théâtres, ciné-clubs, bibliothèques et bals dansants égayaient les soirées tripolitaines. La bourgeoisie tripolitaine aimait parler la langue de Molière. Des clubs sociaux organisaient des galas et des soirées animées par des troupes de renommée mondiale.
La descente aux enfers fut brusque et violente. La ville n’a pas eu la réaction adéquate. Le défaitisme et le fatalisme qui caractérisent la population ont pris le dessus. La ville est tombée. D’abord, l’armée syrienne, qui a occupé tous les lieux culturels de la ville et les lieux touristiques, saccageant tout le faste qui les caractérisait. Puis des organisations religieuses et des partis politiques ont perturbé la sérénité de la ville parfumée. Les intellectuels s’indignaient, appelaient désespérément au secours, puis finissaient par se taire ou déserter.
La situation qui prévaut actuellement est ressentie différemment. C’en est trop pour les Tripolitains. Les gens ont peur de l’avenir sombre qui les attend. Ils sont révoltés et désemparés par cet isolement. Ils ont pris conscience de l’amour qu’ils portent pour leur ville. Les jeunes manifestent leurs angoisses ; des groupes se réunissent et ne comprennent pas ce qui arrive à cette ville si paisible. Pourquoi ne veut-on pas les laisser vivre ? D’où leur vient cet islam radical, eux qui ont toujours grandi dans la tolérance et le cosmopolitisme ? Une éducation certes conformiste, mais il n’a jamais été question de rejet des uns et des autres. Cet autre avec lequel on a grandi et joué, que ce soit à l’école des sœurs, des pères ou encore au Lycée français, n’est autre qu’un frère. Les fêtes religieuses étaient toujours une occasion de convivialité. La ville se parait de ses plus belles décorations dans les artères principales, qu’on préparait depuis de longues semaines. Chrétiens et musulmans aimaient se retrouver autour d’un maamoul (le gâteau de la fête) ou d’un calice de liqueur à la menthe, pour se souhaiter mutuellement de bonnes fêtes.
Aujourd’hui, la place, rebaptisée place an-Nour durant la guerre, doit redevenir place Abdel-Hamid Karamé, avec la statue de l’homme brandissant la charte de l’indépendance. Des groupes de jeunes et de moins jeunes se forment. Ils manifestent, interpellent, provoquent et dénoncent. Ils se demandent : « Pourquoi on a laissé faire ? Pourquoi doit-on payer pour les autres ? » Les Tripolitains à l’étranger manifestent et scandent des messages de révolte sur les différents réseaux sociaux. Les témoignages d’amour déferlent sur le Net. Des pétitions, des idées et des propositions abondent. Ils veulent tout simplement retrouver le Tripoli de leur enfance. Le Tripoli pacifique et les virées innocentes (la kazdoura) dans les recoins de la ville. Tripoli des jours de fête, le scout, leur école, la mer, les îles, la montagne et ses vallées, les pâtisseries, les salles de cinéma, l’Union sportive, le Negresco. Le Tripoli qu’ils ont aimé plus que tout et qui les a rattrapés dans leur exil, loin, très loin, là où ils ont pensé pouvoir oublier.
Les messages déferlent. Leurs auteurs, d’accord tous, ne demandent qu’une seule chose. Ils ne comprennent pas les enjeux de cette guerre. Ils se disent que « puisque nous sommes tous d’accord, cette guerre n’est donc pas la nôtre ». Une seule idée les obsède : sauver leur ville. Ils implorent l’aide de l’État libanais. Mais rien n’est fait.

