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Nos lecteurs ont la parole

L’angélisme ridicule d’une élite libanaise

Sagi SINNO
Plusieurs troubles internes ont secoué le Liban ces derniers jours. Différentes activités paramilitaires se sont déroulées, notamment au Nord et dans certains secteurs de Beyrouth. À côté de la dimension purement politique et sécuritaire de ces événements, il serait intéressant de revenir sur le discours qui a été employé par une certaine élite de la société civile libanaise en réaction à ces différentes péripéties.
Il s’agit de cette élite, ou plutôt d’une partie de cette élite qui est constituée par des adultes ou des jeunes adultes, qui peuvent appartenir à toutes les confessions religieuses du Liban sans exception, qui sont généralement riches ou parfois issus de la classe moyenne aisée, qui ont un niveau académique souvent universitaire, voire de troisième cycle, et qui réussissent plutôt bien dans leur vie professionnelle.
Face aux derniers événements, et d’ailleurs à tous les troubles du même genre, la réaction de cette élite, ou d’une grande partie d’elle, a été double. Dans un premier temps, cette réaction s’exprime par un sentiment d’exaspération et de dégoût généralisé, qui consiste dans le fait de critiquer les activités paramilitaires, et de montrer du doigt leurs auteurs ainsi que leur appui politique et communautaire. Jusque-là, rien d’anormal, le fait de s’exaspérer devant des activités paramilitaires, qui sont certes regrettables, est une réaction tout à fait compréhensible.
Mais, dans un second temps, et au lieu d’essayer de remonter aux causes véritables de ces troubles et de proposer des solutions efficaces, cette élite préfère se réfugier immédiatement dans l’emploi d’un discours angélique et démagogique, en répétant des principes dignes de la République de Platon et qui s’approchent plus des impératifs catégoriques de Kant que de la réalité libanaise.
Le constat précédent nous renvoie à la crise morale profonde que connaît une bonne partie de l’élite libanaise. Cette crise ne vise certainement pas l’élite libanaise dans son ensemble, mais particulièrement une partie d’elle qui est déconnectée des réalités du pays. Elle croit vivre en Europe ou aux États-Unis, elle vous parle d’un Liban utopique comme s’il existait vraiment. Emportée par un élan de pacifisme romantique après chaque trouble à l’ordre public, cette élite se plaît à répéter les belles paroles sur la nécessité d’une solidarité et d’une fraternité entre les Libanais, comme si les belles phrases peuvent ou ont jamais pu changer à elles seules une réalité politique. Il s’agit, en particulier, de réitérer les fameux discours sur l’unité nationale, le refus de la guerre civile, le refus du « communautarisme exécrable » et le rejet de toute discrimination sur une base confessionnelle.
Le problème, c’est que toute l’attention de cette élite se focalise exclusivement sur la partie émergente de l’iceberg que constituent les troubles à l’ordre public. Au lieu d’essayer d’analyser les raisons profondes qui ont pu déclencher ces troubles, cette élite opte pour la politique de l’autruche et fait le choix de la facilité en sautant dans le vide de la démagogie. En d’autres termes, il manque à cette élite la volonté ainsi que le courage de faire face à la réalité libanaise dans ses difficultés et ses complications, et de décortiquer les problèmes à la racine pour pouvoir les résoudre. Comment peut-on parler d’unité nationale alors qu’il existe un profond sentiment d’injustice chez une grande partie des Libanais, qui se sentent lésés à cause particulièrement d’une certaine différence de traitement devant la loi et des autorités chargées de l’appliquer (sentiment de deux poids, deux mesures) ? Comment peut-on parler d’une prétendue paix publique alors que l’élément de base de tout contrat social pour la création d’un État fait défaut au Liban : que l’État détienne le monopole de la violence légitime (Max Weber), et alors que l’État libanais doit partager ce monopole essentiellement avec un parti politique ? Comment peut-on parler de la nécessité d’une fraternité immédiate entre les Libanais, alors que le Libanais est réduit à vivre dans l’état de nature dans son pays, et qui est décrit par Hobbes, Locke ou Rousseau comme la période primitive qui précède la création d’un État, et où « l’homme est un loup pour l’homme » (Hobbes, Léviathan) et qu’il doit compter sur lui-même pour se défendre ?
L’angélisme de cette élite s’accompagne généralement d’une bonne dose de suffisance, qui s’exprime notamment par une certaine condescendance à l’égard de ceux qui participent aux activités paramilitaires. Cette élite les traite de tous les noms : ils seraient des barbares nauséabonds, des sauvages vulgaires et dangereux, voire même des monstres ignorants. Pourtant, cette attitude est contradictoire avec les beaux discours que cette élite répète sur la nécessité d’une égalité entre les citoyens. Comment réaliser cette égalité si, dans la conception de cette élite, il y aurait d’un côté les bons citoyens (cette élite en particulier) et d’un autre côté tout le reste ? Certes, il est difficile de justifier des activités paramilitaires, mais une attitude condescendante ne nous mènera pas plus loin non plus dans la solution des problèmes du pays.
Cette élite est par ailleurs victime de son nombrilisme. En refusant de voir les vrais problèmes du pays et en se renfermant sur elle-même dans un discours démagogique, elle s’automarginalise et, par là même, manque à ses responsabilités à l’égard de son pays. Or toute élite a un rôle à jouer dans son pays. L’histoire démontre que les grands changements internes ont été souvent l’œuvre de personnalités ou de courants issus de l’élite. À droite, Bismarck et Garibaldi par exemple, les auteurs respectifs des unités allemande et italienne, appartenaient à l’élite de leur pays. À gauche, Marx, Lénine (aristocratie) ou même Guevara venaient également d’une certaine élite engagée.
En s’obstinant à ne pas assumer ses responsabilités à l’égard de son pays, en refusant pratiquement de partager ses connaissances avec le reste de la société pour essayer de trouver des solutions adéquates, cette partie de l’élite libanaise doit assumer les conséquences de ses choix. En d’autres termes, il ne faudrait plus qu’elle vienne se plaindre, a posteriori, quand la violence fait soudain irruption dans les rues et lui gâche une soirée ou un jour à la plage.
Il est grand temps de descendre sur terre, d’enlever les gants de velours, de se retrousser les manches et de mette la main à la pâte. Il faudrait peut-être surtout ne plus avoir peur d’avoir les mains sales pour pouvoir exister et changer les choses.

Sagi SINNO
Plusieurs troubles internes ont secoué le Liban ces derniers jours. Différentes activités paramilitaires se sont déroulées, notamment au Nord et dans certains secteurs de Beyrouth. À côté de la dimension purement politique et sécuritaire de ces événements, il serait intéressant de revenir sur le discours qui a été employé par une certaine élite de la société civile libanaise en réaction à ces différentes péripéties.Il s’agit de cette élite, ou plutôt d’une partie de cette élite qui est constituée par des adultes ou des jeunes adultes, qui peuvent appartenir à toutes les confessions religieuses du Liban sans exception, qui sont généralement riches ou parfois issus de la classe moyenne aisée, qui ont un niveau académique souvent universitaire, voire de troisième cycle, et qui réussissent plutôt bien...
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