Mon ami S., économiste chevronné, quelques mois après avoir pris sa retraite d’un organisme international, écrivit une brillante étude sur les perspectives de l’économie libanaise. Mais comme dit le proverbe, il n’est de cheval bien dressé qui ne glisse. S. commit une erreur dont il se repentit par la suite. Dans son analyse des avantages comparatifs de l’économie libanaise, il omit de mentionner le secteur de la beauté ! Que l’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit nullement d’une plaisanterie. Le secteur de la beauté se prête bel et bien à une définition économique, il s’agit de l’ensemble des biens et services produits ou échangés par un pays qui visent à embellir les personnes ou mettre en valeur leur physique. On pourrait construire un indice pour évaluer la contribution de ce secteur au produit intérieur brut (PIB) et classer les pays suivant cet indice. Le Liban est loin d’avoir une position enviable sur l’indice de la transparence, l’indice de la corruption, l’indice de l’économie du savoir et l’indice de l’attractivité du pays pour les investissements étrangers, pour ne mentionner que quelques-uns des indicateurs les plus cités actuellement. Mais si l’indice de l’économie de la beauté venait à être construit, il y a fort à parier que le Liban figurerait en tête du classement. Notre pays regorge de produits, de services, d’activités de tout genre se rapportant à la beauté : salons de coiffure, chirurgie plastique, soins du visage et de la peau, restaurants spécialisés livrant à domicile des repas promettant une perte de plusieurs kilos en un mois, prestations de services de manucures et de pédicures, cliniques de diététiciens, clubs de gym, produits de beauté et cosmétiques de tout genre...Toute cette nébuleuse de biens et services concourt à produire visages affinés, nez retroussés, peaux satinées, lèvres pulpeuses, silhouettes callipyges... Beaucoup de femmes ainsi « remodelées » finissent par se ressembler étrangement et même si le résultat final du remodelage peut parfois s’avérer catastrophique, toutes nos dames et demoiselles font fi des risques et poursuivent avec acharnement ce but ultime, celui d’être toujours jeunes et encore plus belles.
Il ne s’agit pas d’aligner ici les sarcasmes, quoique le sujet s’y prête à merveille, mais de constater combien ce secteur de la beauté contribue à la création de richesses dans notre économie. La lutte farouche de notre gent féminine pour gagner la bataille de la beauté se poursuit sur des fronts connexes, à savoir ceux des habits, des bijoux et des parures. Certains de nos designers de mode font parler d’eux à l’étranger et nos joailliers veulent jouer dans la cour des grands. Les défilés de mode, les concours de beauté, les dîners de gala, les soirées dansantes, les mariages constituent tous des manifestations où la beauté doit être au rendez-vous et, par conséquent, alimentent la demande pour les biens et services du secteur de la beauté. Les présentatrices et animatrices sur nos chaînes de télévision sont toutes belles, superbement maquillées et habillées, et contribuent ainsi au succès desdites chaînes. Par voie de conséquence, celles-ci se voient de plus en plus sollicitées par les agences de publicité qui, à leur tour, requièrent de la beauté. Encore faut-il mentionner l’industrie florissante des vidéoclips, où le succès dépend très peu de la qualité de la voix de la chanteuse-vedette, mais surtout de sa plastique, atout important pour interpréter des danses à l’érotisme subreptice dont regorgent la majorité des clips. Par ailleurs, des touristes en quête de beauté viennent aussi au Liban pour y subir des opérations de chirurgie plastique. Pour utiliser le jargon économique, notre secteur de la beauté possède de solides liens en aval avec les secteurs du tourisme et l’industrie des loisirs et est un des moteurs de notre économie.
Le Liban est un pays où l’on consomme de la beauté. Curieux phénomène économique et social que celui d’une recherche de la beauté du physique par les citoyens d’un pays qui s’enlaidit au fil des ans. Peu importe une dette publique qui s’accroît, un espace politique offrant un spectacle désolant sur fond d’invectives et de calomnies, un environnement qui se dégrade, un paysage urbain défiguré par les pâtés d’immeubles qui se bousculent, des rues qui souffrent d’engorgement chronique... La beauté se porte bien et se consomme bien. Si Ronsard devait ressusciter un jour, il élirait domicile au Liban et se délecterait à chanter la beauté de nos Cassandre, Hélène et Marie. Un bémol toutefois, il n’y aurait plus de « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle ». Au Liban il est interdit d’être vieille, quant aux chandelles, il semble que nous en aurons encore pour quelque temps.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Mon ami S., économiste chevronné, quelques mois après avoir pris sa retraite d’un organisme international, écrivit une brillante étude sur les perspectives de l’économie libanaise. Mais comme dit le proverbe, il n’est de cheval bien dressé qui ne glisse. S. commit une erreur dont il se repentit par la suite. Dans son analyse des avantages comparatifs de l’économie libanaise, il omit de mentionner le secteur de la beauté ! Que l’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit nullement d’une plaisanterie. Le secteur de la beauté se prête bel et bien à une définition économique, il s’agit de l’ensemble des biens et services produits ou échangés par un pays qui visent à embellir les personnes ou mettre en valeur leur physique. On pourrait construire un indice pour évaluer la contribution de ce secteur au...