Carl Bildt est ministre des Affaires étrangères de la Suède.
Lors d’une récente visite en Afghanistan et au Pakistan, je n’ai pu m’empêcher de remarquer les appels de plus en plus fréquents pour une « fin de partie » en Afghanistan. Mais imaginer une fin de partie pour ce pays est une illusion dangereuse : le jeu ne s’arrête pas, pas plus que l’histoire. La seule chose qui pourrait prendre fin est la vigilance et l’engagement du monde envers l’Afghanistan, avec des conséquences probablement catastrophiques.
La communauté internationale est aujourd’hui rivée à l’an 2014, la date butoir pour l’achèvement du transfert progressif de la responsabilité pour la sécurité dans ce pays, des forces internationales au gouvernement afghan. Ce processus n’est pas sans difficultés, mais il n’y a aucune raison de penser qu’il ne pourra pas être finalisé, plus ou moins selon le déroulement et le calendrier prévus. À mon avis, un défi bien plus crucial attend l’Afghanistan en 2014 : l’élection d’un nouveau président. Dans un système où autant de pouvoir – manifeste et caché, constitutionnel et traditionnel – est centré sur la fonction présidentielle, cette élection pourrait se transformer en une bataille rangée pour l’avenir du pays.
L’élection présidentielle de 2009 – par laquelle Hamid Karzaï a remporté un second mandat – fut une affaire extrêmement controversée, qui ne fit honneur ni au système politique afghan ni à la communauté internationale. La lutte pour le pouvoir en 2014, couplée à la controverse sur le rôle futur des talibans, pourrait raviver des divisions qui amèneraient une fois de plus le pays au bord de la guerre civile, avec les technocrates libéraux de Kaboul pris en tenaille entre une Alliance du Nord renaissante et un « pacte pachtoune » élargi. Un tel scénario serait non seulement annonciateur d’un désastre pour l’Afghanistan, mais également porteur de conséquences bien plus étendues. Il ne faut pas ignorer les risques importants qu’il impliquerait pour le Pakistan, où un nouvel élan de mobilisation et de rhétorique jihadistes pourrait s’avérer fatal à l’espoir de construire un pays plus sûr et plus stable. Nous devrions nous souvenir de la leçon des années 1980 : l’ignorance ne fait pas le bonheur.
Quelle pourrait donc être la politique adéquate de la communauté internationale ?
Premièrement, nous devons nous concentrer sur l’essentiel – la transition vers un système post-Karzaï qui soit perçu comme raisonnablement légitime par toutes les parties afghanes concernées. Il s’agit avant tout pour ce faire de rendre les élections aussi libres et équitables que possible, un processus dans lequel les Nations unies joueront un rôle essentiel. Mais il est également impératif d’établir un vaste consensus national sur les règles du jeu. Karzaï ne peut laisser de meilleur héritage qu’une transition ordonnée et n’a aucun intérêt à voir tout ce qu’il a construit partir en fumée.
Deuxièmement, nous devrons encourager un véritable dialogue régional qui empêche l’Afghanistan de devenir le terrain de bataille de guerres par procuration dévastatrices. Dans ce cas, l’élément-clé sera d’établir un dialogue entre le gouvernement pakistanais et les forces du nord de l’Afghanistan. Le Pakistan devra faire le nécessaire pour convaincre tout le monde qu’il ne jouera pas un jeu caché avec les talibans – en assurant, bien sûr, qu’il n’a aucune intention de la sorte. Il est tout aussi important que l’Inde et le Pakistan entament un dialogue ouvert qui établisse une confiance et une transparence sur leurs politiques respectives concernant l’Afghanistan. À l’heure actuelle, ce dialogue est pratiquement inexistant, et leurs manœuvres, alimentées par une méfiance mutuelle, pourraient aisément déstabiliser leur fragile voisin.
Enfin, pour des raisons historiques, géographiques et culturelles, le rôle de l’Iran en Afghanistan ne doit et ne peut être ignoré.
Il n’y a aucune raison pour que les objectifs stratégiques de l’Occident concernant l’Afghanistan changent fondamentalement dans les années à venir. L’essentiel est à présent de définir clairement les priorités. Assurer une transition politique ordonnée et encourager un large dialogue régional doivent figurer en tête de l’ordre du jour international pour l’Afghanistan. Ces objectifs ne sont pas seulement importants en eux-mêmes, ils participent également à la création d’un cadre dans lequel un accord pourrait être conclu entre les différentes parties afghanes et les talibans. Certaines voix s’élèvent aujourd’hui pour dire que l’engagement en Afghanistan était une erreur. Mais dans une perspective historique, nous pouvons constater que la plus grande erreur fut de laisser le pays livré à lui-même.
L’Afghanistan relie l’Asie centrale et l’Asie du Sud, et le chaos dans ce pays entraînerait de sérieux risques pour ces deux régions. Une grande partie de l’hémisphère Nord – pas seulement les pays occidentaux, mais également la Russie et la Chine – serait menacée par la prolifération du trafic de stupéfiants, d’armes et du terrorisme.
La tâche ne consiste pas à trouver une fin de partie illusoire. L’histoire n’est pas finie, il s’agit simplement d’un nouveau chapitre. Ce que nous devons faire maintenant est de créer le cadre pour un Afghanistan plus stable et pour un engagement international durable dans une région cruciale pour la stabilité mondiale.
© Project syndicate, 2012.
Traduit de l’anglais par Julia Gallin.
La communauté internationale est aujourd’hui rivée à l’an 2014, la date butoir pour l’achèvement du transfert progressif de la responsabilité pour la sécurité dans ce pays, des forces internationales au gouvernement afghan. Ce processus n’est pas sans difficultés, mais il n’y a aucune raison de penser qu’il ne pourra pas être finalisé, plus ou moins...

