Il est nécessaire de lever deux ambiguïtés pour saisir ce que le patriarche cherche à dire. Son appel a été interprété par certains comme une invitation à repenser l’équilibre communautaire au Liban. D’autres ont redouté que cette initiative ne conduise la communauté chiite à réclamer une plus grande part du pouvoir politique, une part proportionnelle à son importance numérique. Il va de soi que ce n’est pas là ce que recherche le patriarche, qui est attaché au principe de la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et dans les hautes charges de l’État, principe consacré par l’accord de Taëf.
Il est une autre ambiguïté, plus subtile, dans l’appel du patriarche, qu’il faut également lever. En appelant à un nouveau pacte national, le patriarche semble directement faire appel à la conscience communautaire des différents acteurs politiques plutôt qu’à leur conscience civique ou politique.
D’une certaine manière, cet appel peut sembler anachronique, puisqu’il demande aux communautés de renouer avec une conscience d’elles-mêmes antérieure à l’indépendance et au mouvement d’intégration nationale qu’elle a induit, au long de sept décades.
En fait, l’appel du patriarche Raï, en dépit des apparences, est hyperréaliste. À la base de cet appel, il y a le constat d’un affaiblissement de la volonté de vivre en commun des communautés libanaises, nerf fondamental de toute nation. Il est donc du devoir du chef de l’Église maronite, qui fut et demeure le moteur historique de la conscience nationale libanaise, d’inviter les communautés à ranimer la volonté de vivre en commun qui a présidé à la naissance du Liban, en 1920 et 1943, et à ne pas placer leurs divergences idéologiques au-dessus de cette volonté.
Car, effectivement, nous dérivons lentement les uns des autres, pour des motifs liés aussi bien à l’identité profonde de chacun qu’à l’actualité politique. Chaque camp politique a son idée du Liban, et nous rusons les uns avec les autres, pour la faire triompher. Chaque communauté a ses quartiers, ses coutumes, ses lieux de loisirs. Nos députés se sourient et se saluent au Parlement, mais le soir, chez eux, chacun rejoint sa communauté, ses valeurs, son décor, ses réflexes.
L’issue de cette épreuve de force inavouée déterminera le Liban auquel nous appartiendrons : celui des Américains ou des Européens, des Iraniens ou des Syriens, des sunnites ou des chiites, des Forces libanaises ou des aounistes... La dérive que nous vivons conduit à une sorte d’éclatement et de dislocation des institutions, de nature composite, à la fois politique et communautaire. Elle transforme les services publics, universités, offices, caisses, en autant d’espaces exclusifs dont sont écartées les autres communautés.
Cette dérive est bien réelle, et c’est contre elle que le patriarche lance avertissement sur avertissement. À ses yeux, c’est comme si les Libanais jouaient le sort de leur pays aux dés, insensibles non seulement à la perversité de ce jeu, amplifié par les médias, mais aussi aux épreuves quotidiennes de la population, dont les priorités – qu’elles s’appellent électricité, transports ou année carcérale – sont sacrifiées sur l’autel de nos divergences idéologiques.
Retrouver notre volonté de vivre en commun, ou la raffermir, est une entreprise exaltante, mais difficile. Aux appels du patriarche, il faut que chacun joigne sa voix, pour que cet effort aboutisse. Le Liban se relève d’une guerre qui a failli conduire soit à son éclatement, soit à son annexion et à sa disparition. Une controverse a éclaté au sujet de cette séquence historique, que les partis et communautés interprètent chacun à sa manière, à de rares exceptions près.
Tout cela laisse voir que la guerre qui nous a opposés est loin d’être un épisode du passé. Elle continue de nous habiter et de nous ronger intérieurement. Nous n’en avons pas encore tiré les leçons. Et c’est l’une des causes fondamentales de l’affaiblissement de notre volonté de vivre en commun. Chacun est encore viscéralement attaché à sa cause, et la guerre se poursuit, par des moyens politiques. Nous continuons à chercher la victoire sur l’autre camp, fût-ce au prix de l’affaiblissement du Liban, alors même que nous sommes convenus qu’il serait notre maison à tous, notre patrie définitive. Voilà le drame que nous vivons, voilà le drame que vit le patriarche, témoin quotidien de cette agonie. Pour en sortir, pour retrouver notre volonté de vivre en commun, un travail de mémoire est indispensable.
Oui, l’histoire contemporaine du Liban doit être écrite. Mais le livre d’histoire de nos gloires respectives, celle de la résistance libanaise aux Palestiniens et aux Syriens, celle de la résistance aux Israéliens, ne doit pas occulter l’histoire de nos tragédies et de l’aveuglement qui nous a valu la guerre civile. Faisons enfin notre travail de mémoire et de réconciliation, parlons des exodes, des villages désertés, des hécatombes provoquées par la guerre civile, des files d’attente devant les boulangeries, les points d’eau et les stations d’essence, des voitures piégées, des bombardements aveugles. Tirons enfin les leçons de la guerre et mettons-y un point final. Organisons un débat national sur ce point, avant même de discuter d’une stratégie nationale de défense.


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Monsieur Georges Sabat, la première condition répond à ce que vous dites si bien. Et toutes les autres, bien sûr. Merci pour votre réaction.
07 h 29, le 25 mars 2012