Le gouvernement est composé du seul parti Baas, officiellement laïc. Dans les faits, la vaste majorité des dirigeants de ce parti, dont le président lui-même, appartient à la secte alaouite. Le règne a, du point de vue économique, bénéficié aux Syriens de toutes les confessions. L’industrie locale et les exportations se sont nettement renforcées ces dernières années, ouvrant les portes à une sécurité financière à beaucoup de nouveaux arrivants dans la classe moyenne.
C’est politiquement que Bachar el-Assad et son équipe ont stagné. Le rythme avec lequel l’État s’éloignait de la population – à travers notamment la répression et l’interdiction de rassemblement et de critique du gouvernement –
dépassait de loin les avancées économiques de la dernière décennie. Ceux qui bénéficiaient de celles-ci étaient le plus souvent les alaouites et les chrétiens, ignorant une majorité sous-représentée, brimée et souvent moins bien nantie. Comment le Baas a-t-il maintenu un équilibre aussi absurde près de cinquante ans durant et pourquoi le mouvement de contestation en Syrie semble-t-il moins bien organisé qu’en Égypte ou en Tunisie ? Pour deux raisons.
Tout d’abord, la répression est de loin plus sanglante et liberticide. Les enlèvements quasi quotidiens d’opposants sont nombreux. Le silence est la règle d’or. La police, les tristement célèbres moukhabarate sont partout. En Syrie, les murs ont des oreilles.
Mais il y a un autre aspect du règne du Baas : la stabilité qu’il offrait aux Syriens dans un Moyen-Orient éclaté et divisé. Que ce soit l’Irak voisin, désintégré, et livré aux attentats quasi quotidiens, ou le Liban voisin, en proie aux crises politiques à répétition, menant à d’occasionnels combats fratricides, les Syriens ne voyaient autour d’eux que violence et chaos social. En Syrie, il y a une sécurité qui favorise le développement économique, et ceux qui en bénéficient défendent le pouvoir, même si politiquement ils n’approuvent pas tout ce qui se passe.
Aujourd’hui, le silence est-il rompu ? Ce n’est pas si simple. Effectivement, beaucoup de Syriens ne veulent plus de ce régime vieillissant et stagnant, et n’attendaient qu’une occasion pour réclamer le changement. Mais un tel geste est synonyme de suicide. Beaucoup d’entre eux ont fui leur pays pour se réfugier au Liban voisin, où la liberté d’expression est quasi totale. Et maintenant que le mouvement de contestation prend de plus en plus d’ampleur, beaucoup de ceux qui ont quitté pour des raisons politiques reviennent prendre part aux manifestations.
La question que beaucoup de Syriens sceptiques se posent est la suivante : depuis cinquante ans que le système fonctionne pourquoi est-ce que la communauté internationale n’a commencé à s’intéresser au sort de la démocratie en Syrie que ces derniers mois ?
Pour beaucoup, cet intérêt soudain est hypocrite et cache des intentions économiques (pétrole, armes...). Il est vrai que certains pays ont beaucoup à gagner dans la chute du régime Baas : l’Arabie saoudite, pôle sunnite au Moyen-Orient, aura le champ libre pour soutenir la majorité sunnite en Syrie. Les sunnites du Liban voient dans un tel changement de tendance un renforcement de leur position dans la région. Le Hezbollah chiite, par contre, redoute une telle chute puisque la quasi-totalité de son armement en provenance d’Iran passe par la Syrie. Les intentions, on le voit, ne sont pas aussi « pures » qu’il y paraît.
Gardons-nous cependant de tout jugement hâtif. Car ce n’est pas parce qu’il y a des profiteurs qui observent – et parfois encouragent – ce qui se passe que la contestation est artificielle. Il y a des centaines de milliers de civils qui descendent dans la rue, leurs voix sont légitimes et leurs revendications bien réelles. Des jeunes ont perdu la vie afin de faire passer ce message de liberté. Bachar el-Assad est prêt à commettre un génocide pour ne pas voir le pouvoir lui glisser entre les mains (son père l’a fait à Hama).
Certes, d’aucuns évoqueront l’impératif de la sécurité pour assurer au monde que leur régime est préférable aux « extrémistes » qui menace de transformer le pays en un émirat islamique. Oui, les Frères musulmans sont présents dans les manifestations. Mais qu’y a-t-il là de surprenant ? C’est leur mouvement qui a été le plus brimé par le parti Baas pendant les dernières cinq décennies.
La crainte de voir une théocratie se substituer à une autocratie est réelle au Moyen-Orient ; c’est elle qui a empêché cette région d’avoir de véritables réformes politiques. L’Égypte et la Tunisie l’ont surmontée, et jusqu’à nouvel ordre, il n’y a pas d’émirat islamique dans ces pays.
Les Syriens auront-ils le même courage ?

