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Nos lecteurs ont la parole

Politique et religion aujourd’hui

Par Antoine MESSARRA

Depuis le recul des grandes idéologies, marxisme, communisme, socialisme et autres « ismes », pour des raisons diverses liées à l’expérience historique et à la mondialisation, ce sont les religions qui, toutes, sont transformées, ou risquent de se transformer, en idéologies. Or, par essence, l’idéologie est le contraire de la religion. En effet, alors que l’idéologie, système structuré, figé et global, promet aux hommes sur terre des « lendemains qui chantent », la religion croit modestement que le monde terrestre est simplement perfectible. De fait, l’histoire montre que tous ceux qui ont promis le paradis sur terre, nazisme, fascisme, communisme soviétique... ont fait l’enfer sur terre.
Le choc des civilisations, c’est bien la transformation des religions en idéologies, en idéologies nouvelles, sous couverture de croyance, de religiosité et, à l’extrême, de terrorisme et de militantisme politique au nom de la religion. Les marchands ont envahi et envahissent tous les temples.
Qui est dupe et, à la limite, complice inconscient ? Des intellectuels, académiques, journalistes, laïcisants, croyants et incroyants manipulés... qui continuent, suivant des schèmes longtemps rabâchés, à conjuguer des paradigmes en vogue de politique et de religion, de laïcité, de communautarisme... Le Liban est fortement concerné par une approche renouvelée et opérationnelle hors de clichés en vogue qui alimentent la confusion et devenus indigestes pour un cerveau normalement constitué.
Au départ, entre politique et religion, il y a un piège, manipulation, duperie, tricherie profonde, occultée et pourtant manifeste. Dans le passage des Évangiles relatif à la distinction entre le temporel et le spirituel (« Rendez à César ce qui est à César... »), le début du récit n’a pas retenu l’attention des commentateurs. « Ils envoyèrent sournoisement des espions, rapporte saint Luc, qui feignirent d’être justes, afin de le prendre en défaut dans ses paroles, et ainsi le livrer au pouvoir et à l’autorité du procurateur » (Luc, XV, 20-26 ; Mt XXII, 15-22). Le texte de Marc est encore plus explicite : « Mais lui, sachant leur hypocrisie (sic), leur dit : Pourquoi me tendez-vous un piège ? (sic) Apportez-moi un denier, que je le voie. Ils en apportèrent un et il leur dit : De qui est l’effigie que
voici ? Et l’inscription ? Ils lui dirent : De César. Alors Jésus leur dit : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Et ils étaient fort surpris à son sujet » (Marc 12, 15-17).
Les pharisiens n’étaient donc pas venus se renseigner à propos d’un problème objectif de philosophie politique ou de droit public (problème qui ne les intéresse pas), mais exploiter la charge conflictuelle du politique dans un but autre que celui manifestement déclaré. Il n’y a dans le texte ni séparation ni distinction dans le sens courant, mais exploitation de la religion en politique.

Trois sphères du religieux et... faussement religieux
Où est aujourd’hui le problème, avec des académismes en vogue, des dialogues interreligieux cosmétiques, des
intellos laïcisants et en chambre ?... Le problème ? La sécularisation profonde commence dans notre mentalité, l’approche du problème qui n’est pas exclusivement théologique, mais fort réel et pragmatique. Séculariser aujourd’hui les esprits face à un académisme à la mode consiste à distinguer, vraiment distinguer, entre trois sphères du religieux :
1. La sphère de la foi : la foi, par essence, est questionnement sur la transcendance, la vie, la souffrance, l’amour, le sens de l’existence. Le questionnement est universel. Les croyants de toutes les religions et tous les temps se retrouvent, à des niveaux et avec des expressions variées. « Ce qui s’élève converge », dit Theillard de Chardin. Qu’est-ce que la foi ? Mieux que les livres : Écouter Jean-Sébastien Bach. Car la grande musique comme la foi est un langage universel. C’est un problème de foi qui ne peut être appréhendé qu’avec la grille de la spiritualité et de la transcendance.
2. La sphère de la religion dans la vie publique : c’est un problème juridique relatif à l’exercice du culte, à l’enseignement de la religion, à l’aménagement de lieux de culte... Une jurisprudence constitutionnelle européenne, américaine, africaine, arabe... est fort explicite sur ces problèmes en vue de concilier les pratiques de la foi avec les impératifs de la liberté religieuse et de l’ordre public (1).
3. La sphère du politique-pouvoir : toute mobilisation, compétition dans l’action politique par des religieux ou par des politiques, toute justification d’une action politique par la religion est piégée, toujours piégée, depuis les expéditions dites des croisades jusqu’à nos jours. L’enjeu ici est le pouvoir, avec éventuellement le recours à la force. C’est un problème politique qui ne peut être analysé, si nous sommes lucides, qu’avec la grille d’analyse du politique. Quand on y introduit la foi (problème de spiritualité) ou la religion en tant que composante de la vie publique (problème juridique), on fait le jeu des manipulateurs et des experts, de plus en plus nombreux, en manipulation politico-religieuse.
Si Jésus avait prononcé un discours sur le temporel et le spirituel, il serait tombé dans le piège, comme dit saint Marc, car les espions n’attendaient qu’un mot, n’importe lequel, pour y jongler à leur manière. La conflictualité, le choc des civilisations, vit, se ramifie et prospère comme un cancer dans la confusion des essences. La politologie de la religion est une discipline à développer, mais en la séparant complètement de la foi et en soumettant ses expressions dans l’espace public à un cadre juridique de liberté et d’ordre public.

Vaste chantier, d’abord mental
Est-ce à dire que nous avons résolu le problème ? Non. Il y a aujourd’hui le plus vaste chantier pour faire retrouver aux religions leur âme (problème de foi), pour aménager l’espace public où la religion s’exprime dans le respect des libertés et de l’ordre public (problème de droit), et pour appréhender le politique en tant qu’enjeu de pouvoir et de gestion de l’intérêt général (problème politique).
Le christianisme vit aujourd’hui une déchristianisation sans repères au nom d’une laïcité souvent mal comprise. L’islam, pour des raisons historiques, n’a pas assez réfléchi sur les pratiques de la foi dans l’espace public commun et partagé. Nous ne parlerons pas du judaïsme sionisé qui a transformé Dieu en propriétaire terrien et spéculateur foncier. Et le chantage continue après plus d’un demi-siècle.
Tant que les trois sphères : foi, droit, politique, ne sont pas distinctes dans nos structures mentales, face à un académisme en vogue qui propage la confusion, chez des athées, croyants, incroyants, cléricaux, anticléricaux, laïcisants, intellectuels et citoyens de tous bords, le choc des civilisations sera au coin de la rue avec une instrumentalisation effrénée et sauvage du sacré. La violence et le
sacré ? Arrêtons de divaguer hors du plat.

 

***

 

La grande leçon du passage des Évangiles sur la soi-disant « séparation » entre politique et religion (en fait, c’est une séparation entre la religion et le pouvoir) est celle-ci : Jésus n’a pas été dupe.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, professeur à l’USJ


(1) - A. Messarra, La gestion du pluralisme religieux et culturel dans les jurisprudences constitutionnelles, Annuaire 2011, Conseil constitutionnel, Liban, 2011, 672 p., pp. 99-173, en arabe ; et synthèse en français, pp. 93-106.

Depuis le recul des grandes idéologies, marxisme, communisme, socialisme et autres « ismes », pour des raisons diverses liées à l’expérience historique et à la mondialisation, ce sont les religions qui, toutes, sont transformées, ou risquent de se transformer, en idéologies. Or, par essence, l’idéologie est le contraire de la religion. En effet, alors que l’idéologie, système structuré, figé et global, promet aux hommes sur terre des « lendemains qui chantent », la religion croit modestement que le monde terrestre est simplement perfectible. De fait, l’histoire montre que tous ceux qui ont promis le paradis sur terre, nazisme, fascisme, communisme soviétique... ont fait l’enfer sur terre.Le choc des civilisations, c’est bien la transformation des religions en idéologies, en idéologies nouvelles, sous...
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